Écouter. Hériter. Accompagner

Depuis quelques semaines, on sait que le gouvernement Trudeau a l’intention, par l’intermédiaire de son projet de loi C-14, d’encadrer l’accès à « l’aide médicale à mourir » – une expression qui, pour ses détracteurs, signifie en fait « euthanasie » et « suicide assisté » -, afin de mettre fin au vide juridique qui régnera le lendemain du 6 juin.

Or dans sa mouture actuelle, le projet laisse tout le monde insatisfait. Du côté des partisans de l’aide médicale à mourir, le projet est trop restrictif, principalement en raison de l’inclusion des concepts d’incurabilité et de « mort naturelle prévisible » – mais aussi parce qu’il ne permet pas aux mineurs matures de se prévaloir de ce « droit ». Chez les opposants, le projet est perçu comme un élargissement improvisé d’une ouverture déjà contestable. Finalement, aux yeux de tous, la notion de « mort naturelle raisonnablement prévisible » est d’une élasticité telle que n’importe qui pourrait se sentir concerné – après tout, il est raisonnable de penser que chacun mourra éventuellement.

Je ne veux pas reprendre du début les termes du débat sur l’aide médicale à mourir, car les arguments de chaque camp sont désormais bien connus, et exposés à bien des endroits avec une clarté et une force auxquelles je ne saurais prétendre. Seulement, en cette semaine nationale des soins palliatifs, je citerais seulement un des arguments évoqués par ceux et celles qui s’inquiètent vivement des changements législatifs en cours au Québec et au Canada dans ce dossier : permettre l’aide médicale à mourir risque de rendre bien  moins urgent le soutien et le développement des soins palliatifs. En fait, l’un n’exclut aucunement l’autre. Ce n’est donc pas un argument logique. Plutôt un argument qui fait appel au sens de la réalité et à la connaissance de l’humain : that’s the way it goes.

Tout cela pour contextualiser la sortie imminente du livre Écouter. Hériter. Accompagner (Novalis, 2016), de Gilles Nadeau. Non que l’auteur traite directement de cet enjeu; mais dans l’ouvrage qu’il a tiré de sa thèse de doctorat, il témoigne, avant de les analyser,  de rencontres extrêmement suggestives qu’il a faites au cours de son mandat de responsable du service de la pastorale de la Maison Michel-Sarrazin, centre hospitalier privé de soins palliatifs.

L’ouvrage nous plonge en plein cœur d’un endroit qui déborde de spiritualité. L’auteur a tendu l’oreille et ce qu’il a entendu lui a fait découvrir des richesses insoupçonnées sur le plan spirituel. Au contact de ces hommes (sa recherche se limitait aux hommes catholiques baby-boomers en phase palliative de cancer, mais son propos est finalement universel), il a découvert que tout accompagnement commence par une écoute d’une part, et d’une disponibilité à hériter de ceux que l’on écoute d’autre part.

Cela fait un livre très sensible, singulièrement utile à quiconque recherche des pistes éclairantes pour accompagner un proche dans ses derniers milles. On en sort avec la conviction que la fin de vie, vraiment, peut être lumineuse.

1 Comment

  1. Je revois cette dernière scène du film « Le septième sceau » alors que la Mort engrange sa dernière récolte.

    Ah! la mort, l’abandon du corps par l’âme ou de l’âme par le corps? L’Immobilité, le silence, la dématérialisation, la négation de ce nous fûmes, cette mort nous disqualifie, nous retranche du monde et nous prive de toute légitimité à la grandeur ou à l’humilité. Car mourir, ce n’est plus être parmi les vivants. Mais résumé à si peu, c’est à dire présenté dans sa forme immédiate, on oublie son contenu. La mort est riche pour le croyant puisqu’il s’agit du retour au Père. Au départ de Sa main, nous avons vécu et accumulé un patrimoine dont nous rendrons compte une fois complétée cette longue ellipse qui nous ramène à Lui. Mourir, ce n’est pas quitter, c’est arriver.

    Aussi, accompagner le mourant répond à des impératifs différents selon que l’on est croyant ou non. Mourir dans la confiance, c’est mourir dans la paix. Mais comment conforter le doute, la crainte ou, plus prosaïquement, le regret de ce qu’on ne peut emporter? La matérialité est le propre du vivant et ses contingents ont modelé notre existence. Nourrir le détachement me semble une réponse adéquate. Au pied du lit s’impose l’inutile, le superflu alors que nous nous résumons à notre partie congrue, l’âme. Il me semble qu’accompagner devrait se limiter à s’abstraire et n’accorder que l’Amour. À quoi bon ces visages décomposés, ces larmes. Ils ne contribuent en rien au bien-être de celui qui meurt.

    Bien que public, mourir est un acte intime. Chercher à entrer dans les méandres de celui qui pense sa mort imminente, c’est risquer de désorganiser l’ordre naturel qu’institut les interruptions progressives du corps. Là où nous voyons qu’un plafond, déjà le mourant voit au-delà. Accompagner ne peut consister à obliquer le sens qu’il donne à ces instants mais à l’écouter, jamais à discuter ou pire, questionner.

    Ce passage est reconnu par toutes les cultures et toutes l’ont ritualisé. Laissons les règles de la souffrance au vestiaire du paraître et n’offrons que la paix, la compassion (je ne dis pas componction). La vérité n’est plus celle de ceux qui restent. Patiente, elle s’attarde et s’offre tout doucement par le souffle de l’Esprit au mourant alors que sa respiration se fait haletante, puis râle, enfin silencieuse. La mort élève et transforme ceux qui assistent, une grâce qu’Il accorde aux témoins impuissants qui y lisent leur propre fin éventuelle. Étrangement, on ne subit pas la mort. On la vit.

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