Dur dur d’être un homme…

J’ai déjà souligné ici à quel point j’estimais la revue de gauche Nouveau Projet, et ses suppléments, soit de très brefs essais appelés « documents » ou des pièces de théâtre. J’ai  dévoré Les tranchées. Maternité, ambiguïté et féminisme, de Fanny Britt, une sympathique conversation à haute voix sur la condition féminine actuelle.

 Je serai un territoire fier et tu déposeras tes meubles (Atelier 10, 2015), de Steve Gagnon, en est un peu le pendant masculin. Son sous-titre est d’ailleurs explicite : Réflexions et espoirs pour l’homme du 21e siècle. Bref, une autre de ces œuvres qui, prenant acte de la « crise du mâle » de notre époque, s’interrogent sur ses tenants et aboutissants.

L’auteur ne développe pas une réflexion de manière linéaire, et je ne suis pas certain qu’on puisse dire qu’une thèse en bonne et due forme habite cet opuscule, contrairement au Nouvel âge des pères, de Chantal Delsol et Martin Steffens. On tourne autour du sujet, le serrant de près à grand renfort de métaphores et de passages biographiques. Et en faisant attention d’honorer tant la différence sexuelle que les intuitions les plus acceptées des théories du genre.

L’exécution ne manquera pas d’en agacer plusieurs. Tout d’abord, pendant de longs paragraphes, l’auteur adopte un style lyrique plein d’emphase, de telle sorte qu’on a parfois l’impression qu’il tente surtout de se convaincre lui-même de l’arrivée imminente de « l’homme nouveau ». Également, sa sensibilité de gauche exacerbée le fait tomber dans l’utopisme révolutionnaire :

« Il faut mettre en tas toutes nos vieilles références, tous nos anciens codes et allumer de grandes torches pour les réduire en cendres. Tout est pourri dans notre façon de voir l’identité de genre, tout est irrécupérable. Nous avons besoin de tout reconstruire sur des bases neuves. »

Ouf.

Mais au-delà de ces bravades adolescentes, que l’auteur a parfois le mauvais goût d’identifier, plus ou moins, à l’essence même de la virilité, l’essai mérite le détour. Non seulement est-il bien écrit et touche-t-il à un enjeu important, il comporte aussi des passages qui font vraiment réfléchir.

En ce qui me concerne, j’ai bien aimé le chapitre 3, dans lequel l’auteur retranscrit quelques-unes des réponses que des garçons et filles de 14 à 16 ans lui ont données quand il les a interrogés sur ce qu’est un homme, et sur leurs modèles de virilité. C’est parfois carrément hilarant ! Mais plus encore, Steve Gagnon y montre que les réponses à ses questions, souvent convenues, entrent en tension avec le modèle de virilité que les adolescents valorisaient lorsqu’on leur décrivait la vie de deux hommes fictifs. Des questions émergeaient un modèle du type « Vin Diesel » ou « The Rock », tandis que des récits se dégageaient un modèle du type « responsable et pleinement adulte ». En quelque sorte, leur « connaissance théorique » de la virilité entrait en contradiction avec leur instinct. Modèle construit et médiatisé d’un côté, modèle intuitif « plus vrai » de l’autre ? À vous de juger.

Image: José Carlos Cortizo Pérez, Man (2008)

1 Comment

  1. À défaut de connaître sa valeur, un homme est l’objet des autres, de leur regard, leur parole. Mais ce savoir appartient à l’apprentissage des années et Gnothi Seauton est le mot d’un vieillard. Toutes ces identités fragiles qui se laissent bercer par le doute comme les blés par le vent sont le fait de la jeunesse, une histoire qui se répète à chaque génération.et portent autant le drame que le bonheur. Parfois on gagne à prendre un café en compagnie de ses ainés…

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