Donner du goût à nos liturgies

COLLABORATION SPÉCIALE : Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

Le titre d’un livre paru récemment, Donner du goût à nos liturgies (Éditions jésuites/Lumen Vitae, 2018), signale une présupposition : nos célébrations liturgiques sont insipides ou manquent de goût. C’est sans doute l’impression qu’en ont beaucoup de baptisés, surtout en Amérique du Nord et en Europe, qui ont massivement abandonné la pratique dominicale. Pour de multiples raisons sans doute, mais certainement en bonne partie parce que la messe leur semblait bien ennuyante, fade.

Ce titre ne se contente cependant pas de formuler un constat : il lance un défi. Et tout un, il faut bien le dire. Car s’il est un domaine où les habitudes sont bien ancrées, s’il est une pratique rigoureusement encadrée et étroitement surveillée, c’est bien la liturgie. Quatre auteurs s’emploient à ouvrir des pistes pour mieux « assaisonner » la célébration eucharistique, en explorant notamment les assises théologiques, les orientations fondamentales de la réforme liturgique du concile Vatican II et des repères sur le plan de l’anthropologie.

Le premier chapitre, signé Patrick Prétot aborde les défis de la pratique liturgique dans le monde actuel. Le vent de renouveau qui avait soufflé au moment de la réforme à la suite du concile Vatican II est maintenant chose du passé. Seuls les plus de soixante ans gardent un certain souvenir de la messe en latin. De plus, le monde a évolué depuis cinquante ans et la liturgie, dans sa forme actuelle, ne semble plus répondre aux aspirations des hommes et des femmes d’aujourd’hui. L’individualisme et une certaine crainte de l’autre – en Europe surtout – constituent autant d’obstacles à une pratique qui se veut résolument communautaire et rassembleuse.

Dans ce contexte, l’auteur dégage deux défis : « Comment les hommes et les femmes de notre temps peuvent-ils découvrir le mystère du Christ Sauveur ? Comment pouvons-nous annoncer vraiment dans la liturgie la “joie de l’Évangile” ? » Pour les relever, il propose d’abord de renouer avec le cœur de la foi chrétienne à savoir le mystère pascal, la mort et la résurrection du Christ. Pour permettre à la liturgie de déployer pleinement sa richesse de sens, il est essentiel que nos contemporains renouent avec leur condition d’êtres limités, mortels. Sans quoi, le mystère pascal tombe à plat. Pour y parvenir, il propose notamment de faire de la liturgie une expérience de miséricorde. Un écueil à éviter à cet égard est le rubricisme, le souci d’appliquer les règles à la lettre, qui a si longtemps caractérisé la pratique de la liturgie au sein de l’Église, et qui demeure une tentation constante : « Pour donner du goût à la liturgie, il convient à la fois de respecter absolument les structures (l’ordre rituel) et savoir ajuster et varier les ingrédients. »

Dans le chapitre suivant, Arnaud Join-Lambert propose « quatre clés pour un discernement pastoral ». Il décrit ainsi sa démarche : « Je commencerai par situer la question dans le champ de l’expérience de foi. Je tenterai ensuite de réhabiliter “l’émotion liturgique”, objet de tant de méfiance pendant des siècles. Le défi identifié de passer de l’expérience extraordinaire au vécu ordinaire fera l’objet d’un troisième moment ; avant de proposer en finale des convictions et des critères pour une liturgie désirable. »

Jean-Marc Abeloos signe le troisième chapitre qui expose les défis que représente la présidence de l’assemblée liturgique. Il rappelle que le rôle du prêtre est d’assurer cette présidence non seulement dans le cadre de la liturgie, mais pour l’ensemble de la vie pastorale. Sinon, il risque de se déconnecter de la réalité de la communauté et de limiter son rôle à une sorte de dispensateur des sacrements. L’auteur souligne aussi qu’il est essentiel dans ce contexte d’exercer une certaine autorité et de maîtriser l’art de communiquer. De plus, le prêtre gagne à assumer ses fonctions de président avec toute sa personnalité, sans toutefois que celle-ci occupe l’avant-scène.

Dans le dernier chapitre, intitulé « Libre propos d’un organiste », Jean-Luc Lepage se plait à souligner le caractère un peu étrange ou même mystérieux de l’orgue, instrument privilégié en liturgie. De manière bien personnelle, il rappelle que le rôle de l’organiste dépasse celui d’un simple interprète de signes inscrits sur une partition. Comme le dit un sous-titre de son texte : « L’organiste commente et célèbre la liturgie, il la corrige et la colorie. » Toute une responsabilité ! Cela m’amène à signaler un aspect que je n’ai pas encore mentionné, mais qui est important : chacun des quatre auteurs de ce livre insiste à sa façon sur le rôle majeur du chant et de la musique pour « donner du goût » à la liturgie. Il s’agit manifestement d’un espace privilégié pour toucher les fidèles rassemblés et susciter leur participation « pleine et entière ».

Dans l’ensemble, ce livre n’est certes pas destiné au grand public ; il s’adresse d’abord aux responsables de liturgie et aux ministres ordonnés. Il s’avère aussi, on l’aura compris, fort pertinent pour les musiciens, les animateurs de chant et les choristes. Les réflexions des auteurs se situent certes en contexte européen – celui de la Belgique plus précisément –, mais leur réalité est globalement similaire à la nôtre, ce qui en fait un ouvrage enrichissant et d’une grande pertinence.

Image : IMG_3970 Notre Dame de Paris, Ninara (2017)

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