Deux hommes de bien

À la fin du XVIIIe siècle, deux membres de l’Académie royale d’Espagne sont mandatés par leurs collègues de se rendre à Paris et d’en rapporter les 28 tomes de l’Encyclopédie, alors interdite dans leur pays. Le bibliothécaire don Hermogenes Molina et l’amiral don Pedro Zarate, hommes de bien intègres et courageux, entreprennent alors de Madrid à Paris un long voyage semé de difficultés et de dangers.

C’est ainsi que Deux hommes de bien, d’Arturo Pérez-Reverte (Seuil, 2017), se présente à la fois comme un roman d’aventures et comme une reconstitution de l’effervescence et des débats sévissant dans la France pré-révolutionnaire. Sous ce dernier aspect, le bouquin stimule vivement, nous faisant entrer dans les motivations des différents groupes sociaux, plus particulièrement dans celui des « petits intellectuels » qui, piaffant d’impatience et de rancœur dans l’ombre de Voltaire, de Diderot et des autres grandes figures des Lumières, ont joué un rôle de « catalyseurs de frustrations » dans le déclenchement de la Révolution française.

En tant que roman d’aventures, je suis plus partagé : puisque l’on sait déjà pas mal comment finiront le duel annoncé et l’escapade dans son ensemble, nous ne sommes pas vraiment sur les dents; plus encore, le rythme est passablement lent.

Demeure une dimension du livre que le résumé ne fait guère transparaître : le dialogue entre science et foi. L’un des deux académiciens est progressiste, mais viscéralement attaché à l’Église et à la foi chrétienne; l’autre est un libre-penseur rêvant du jour où la science régira toutes les sphères de la vie et de la pensée humaines.

On pouvait donc espérer une confrontation de points de vue faisant évoluer les deux confrères vers des positions plus nuancées, ou du moins la déconstruction d’idées reçues concernant la fausse opposition entre science et foi. Malheureusement, puisque le personnage athée a toujours la part du lion, tant dans les discussions que dans les péripéties que vit l’équipée, la tension, qui aurait pu être féconde, se dissout rapidement en observations et raisonnements didactiques et assez banals. Voilà une occasion manquée.

Tout de même, Deux hommes de bien excelle à montrer que des personnes aux idées opposées peuvent parfois trouver un intérêt commun. C’est le cas des académiciens, dont la foi d’une part et l’athéisme de l’autre reposent sur une même base humaniste; mais ce l’est également, et de manière plus manifeste et choquante, entre leurs secrets adversaires, qui incarnent l’un l’extrême-gauche, l’autre l’extrême-droite.

Image: Cristian Bortes, Paris, 2013

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