La déferlante évangélique au Brésil

Au Québec, même si des souvenirs d’avant la Révolution tranquille refont surface de temps à autre dans les discussions familiales ou publiques, il est difficile, du moins pour les jeunes générations, de s’imaginer à quoi ressemble, concrètement, une société où les groupes religieux sont non seulement des acteurs respectés et influents, mais carrément dominants dans les sphères politiques et culturelles.

C’est pourtant le cas au Brésil. Plus grand pays catholique du monde, ce n’est toutefois pas l’Église catholique romaine qui pèse de tout son poids sur la vie brésilienne : ce sont plutôt les églises évangéliques. Et c’est là le sujet de l’essai Jésus t’aime ! La déferlante évangélique, paru aux Éditions du Cerf sous la plume de Lamia Oualalou.

Tout d’abord, pour bien comprendre le contexte, quelques statistiques :

Les grands gagnants du bouleversement sont les évangéliques, passés, en trente ans, de 6% à 22% [de la population]. Ils étaient 43 millions en 2010. « Pour 100 personnes cessant d’être catholiques, 72 sont devenues évangéliques, 18 se déclarent désormais sans religion, et 10 se sont tournées vers des religions non chrétiennes », précise le démographe [José Eustaquio Alves].

Le déclin du catholicisme et la croissance phénoménale du christianisme évangélique ne s’expliquent pas, selon l’auteur, pour des raisons théologiques, mais bien pour des raisons sociologiques. Sous le pontificat de Jean-Paul II, la théologie de la libération a connu des heures difficiles, et d’une manière générale, l’Église catholique s’est éloignée des pauvres et des périphéries. Une brèche dans laquelle s’est d’autant plus facilement inséré le christianisme évangélique que celui-ci est décentralisé : il s’adapte donc plus aisément à la réalité des communautés dans lesquels les nouvelles églises naissent. D’où l’émergence d’églises évangéliques ultraspécialisées : par exemple, une communauté centrée sur le surf !

La théologie de la prospérité, selon laquelle le succès temporel est un signe de bénédiction divine, et un prêche qui met l’accent sur la rédemption individuelle, charment plus facilement les populations pauvres que les homélies catholiques. Les communautés évangéliques excellent également bien plus que les catholiques à investir chaque racoin de la culture moderne, en proposant leur propre version de la musique pop, de la mode, des lieux où faire la fête, et même de boissons gazeuses !

On sort de la lecture de l’ouvrage d’Oualalou stupéfié tellement la réalité brésilienne nous semble étrangère. Un peu dégoûté, aussi : si la plupart des communautés évangéliques jouent un rôle social positif en bien des aspects (je pense, entre autres, à l’efficacité de leur lutte contre la criminalité et leur travail de réinsertion sociale des prisonniers), il reste que l’ensemble donne la désagréable impression de découvrir une jungle d’églises-business, de pasteurs richards et profiteurs, d’activisme homophobe, d’intrigues politiques, de sermons en contradiction flagrante avec l’Évangile, etc.

Tout de même, l’Église catholique, tout en devant absolument éviter de faire la moindre concession aux approches néo-libérales de la foi, serait mal venue de regarder de trop haut la vague évangélique, car une partie de l’activité qui en découle vient sans doute de l’Esprit. Ce n’est pas tant le succès « comptable » de l’évangélisme qui l’indique, mais la force des témoignages de foi de personnes qui, autrefois catholiques, ont rencontré Dieu pour la première fois dans une église évangélique. Il faudrait être de mauvaise foi pour remettre en cause la crédibilité de ces expériences spirituelles, et donc la crédibilité de leurs sources, quand des vies entières furent bel et bien transformées pour le mieux.

Image: Sao Paulo, Brasil, Outdoor Life (2013)

1 Comment

  1. La finale de votre texte est remarquable tant par l’objectivité du propos que par cette référence à l’Esprit. Troublante mais/et nécessaire…

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