Décoder un tableau religieux – NT

Pendant de longues années, bien que l’influence sociale de l’Église diminuât rapidement, tout comme la pratique religieuse, la plupart des Canadiens francophones connaissaient les grandes lignes du catéchisme, pouvaient énumérer la majorité des dix commandements et des sept péchés capitaux, savaient baragouiner, ou même chanter des prières traditionnelles. Ce n’est plus le cas aujourd’hui : à l’échelle de notre société, le christianisme peut à peine être considéré comme une religion culturelle. Plutôt comme une religion patrimoniale.

En conséquence, bien des gens en bas de quarante ans ne sauraient guère identifier les scènes bibliques représentées sur les toiles des maîtres ayant exercé leur art avant le XIXe siècle. Ce qui n’est pas rien, quand l’on sait que ces tableaux constituent l’écrasante majorité de la production picturale de l’histoire occidentale.

D’où l’immense intérêt du récent Décoder un tableau religieux – Nouveau Testament (Cerf, 2018), d’Éliane et Régis Brunet, qui fait suite à un premier ouvrage semblable consacré à l’Ancien Testament, que j’avais vivement apprécié à l’époque. Le livre introduit avec efficacité aux archétypes visuels de notre imaginaire artistique traditionnel. Son objectif avoué est de permettre à un parfait néophyte d’identifier avec précision le sujet des œuvres, et d’en comprendre les symboles.

Une quinzaine de scènes bibliques caractéristiques sont évoquées : l’adoration des mages, le baptême du Christ, l’Annonciation, la Crucifixion, etc. Une œuvre majeure de l’histoire de l’art illustre chaque scène, avant les auteurs nous proposent une rapide analyse du texte biblique, puis des objets et personnages y figurant. Enfin, une ouverture vers une problématique philosophique, historique ou iconographique est offerte, afin de montrer que l’œuvre d’art n’est jamais fermée sur elle-même.

La force de l’ouvrage repose sur la simplicité et la sobriété de sa présentation. Mais là où il se distingue encore plus nettement, y compris de son prédécesseur, c’ est dans l’inclusion, d’entrée de jeu, d’un guide d’identification des scènes à partir des personnages, animaux et objets représentés.

Quelques exemples :

Âne + homme assis + portes de la ville +foules + parfois un personnage (Zachée) = Entrée à Jérusalem

Colombe + 2 hommes, dont l’un dans l’eau = Baptême du Christ

Bourse + petit groupe d’hommes = Trahison de Judas

Étoile + femme + bébé +personnages richement vêtus = Adoration des mages

Bref, un ouvrage pédagogique et accessible pour mieux situer et interpréter des images et symboles fondamentaux de notre culture. Ce qui est précieux, car comme le souligne Régis Debray dans la préface : « Qui ne connaît pas ou plus sa propre culture a toutes les chances d’ignorer ou de dédaigner celle des autres. »

Image: St John Baptises the Savior, Lawrence OP (2007)

7 Comments

  1. Bonne journée et merci pour votre résumé!
    Vous avez su piquer ma curiosité!!
    Merci et à bientôt!
    MargueriteRaymond

  2. Encore faut-il aller au-delà du titre des choses et entrer dans leur symbolique, symbolique qui est le propre de chaque époque sur le plan du renouvellement des valeurs ou de la révolution des idées et de leurs formes. Le radeau de la méduse est explicite en soi mais plus personne ne participe à l’émotion du moment face à l’horreur de la situation. Soit, me direz-vous, il ne s’agit pas d’un tableau religieux et avant peu on m’accusera encore de dériver.

    Prenons alors la représentation de Marie-Madeleine, figure de conversion entre toutes et dont la symbolique nie souvent cette conversion. Siècle après siècle, selon les vues de l’artiste, sa chevelure se fait enveloppante, ses chaires voluptueuses et sa main semble tendre la pomme avant la fiole. En porte-à-faux il y aura cette Marie-Madeleine pénitente de Donatello pour rompre ce déni de conversion d’une œuvre à l’autre, preuve que la rémission des péchés est le propre du Père et le pardon des fautes une grâce accordée à peu d’hommes. Les codes en peinture, qu’il s’agisse de la présence d’une colombe ou de la couleur d’une cape, ne sont jamais innocents. Le Greco qui lu et interpréta mal les attentes artistiques propres au Concile de Trente paya de sa mise à l’écart de la cour son goût pour l’indépendance artistique.

    Aussi ne suffit-il pas de reconnaitre un tableau. Encore faut-il le resituer dans cet espace/temps qui le vit naître, le définir, le fragiliser et en faire la parole d’une élite qui se substitut au populaire. Car le tableau répond aux textes, il les complète, les image et nourrit l’imaginaire du croyant dans l’ordre voulut par ses commanditaires. N’oublions pas que certains de ceux-ci n’ont pas hésité à s’y faire peindre en présence de la Vierge ou de saints dans des positions qui contredisaient leur rôle véritable dans l’existence. Pour ces richards, le tableau pouvait aussi avoir des vertus expiatoires (voir la Vierge au Chancelier Rolin).

    Je crois que face à l’art, religieux ou profane, il faut avoir un regard pluriel qui excède son sujet premier.

  3. Je vous remercie du partage, évoluer dans un milieu qui perd peu à peu ses repères religieux devient un enjeu. Il est encore possible d’innover et d’interpeller à partir des fondements et des racines de notre histoire religieuse qui sont représentées dans l’art religieux.

    • Il y a une vieille expression au Québec qui dit qu’on ne peut faire du neuf avec du vieux. Aussi ne puis-je être en accord avec votre allégation qui dit qu’il est possible d’innover à partir des racines de notre histoire religieuse telles que représentées dans l’art religieux. Cette maternité de Marie, par exemple, éternellement représentée par l’icône de la vierge à l’enfant mérite une nouvelle interprétation mieux adaptée au monde qui est le nôtre. Pourquoi ne pas peindre ou sculpter une vierge enceinte, représentée dans sa solitude et sa pauvreté comme tant de jeunes mères d’aujourd’hui, à la fois démunie et protectrice face à un monde qui dévore la vie. L’Enfant naît littéralement sous le regard d’Hérode comme tant d’autre sous la main du crime ou de la guerre. Épargnez-moi les crépuscules et les angelots et replacez le drame du Christ en ses débuts, à sa naissance, comme tant d’autres enfants de ce monde, exprimez le danger de vivre et le double enjeu du salut. La seule mise à mort de ces millions de petites vies devrait suffire à insuffler une nouvelle iconographie autour du massacre des saints innocents. Le renouvellement de l’art religieux ne se peut qu’au travers de notre présent et non par le souvenir de nos racines, d’un passé qui n’existe plus.

      • M. Lalonde, vous érigez encore votre sensibilité propre en critère absolu de jugement.

        D’une part, il est bien téméraire de croire que les Nativités peintes dans le passé ont cessé d’éblouir et de nourrir tant la contemplation que l’action. Si vous y êtes insensible, tant pis pour vous, mais de grâce, un peu d’ouverture d’esprit, il est légitime de trouver de la beauté là où vous n’en voyez pas.

        D’autre part, vous semblez croire que l’innovation naît du vide, ou de l’inspiration spontanée. Or l’histoire de l’art, tout comme l’histoire humaine, est un continuum organique. Conséquemment, l’innovation se fait le plus souvent en s’appuyant sur une intelligence fine de ce qui a précédé. Les oeuvres « déracinées » sont rarissimes, si seulement elles existent. Pour reprendre votre souhait d’une Vierge pauvre et broyée : une partie de votre appréciation reposerait sur le fait qu’elle se distingue des Vierges traditionnelles. Autrement dit, connaître le passé nous aide à mieux apprécier ce qui fait la spécificité du présent – et bien plus encore !

  4. Bonjour M. Guilbault,

    je m’étonne de vous voir ainsi sortir de votre devoir de réserve. Mais je m’étonne davantage de la contre-lecture que vous faites de mon texte. Ne s’y trouve ni espoir de génération spontanée, ni refus de la sédimentation des siècles dans l’appréciation de la beauté des œuvres d’art. D’ailleurs la nature invalide le premier et la joie des musées conforte la seconde. Mais quel est donc ce feu qui vous embrase soudainement pour m’infliger plus de torts que je n’en écris?

    Par souci de discrétion je ne nommerai pas l’homme mais il y a quelques mois j’avais cette conversation avec un ancien supérieur de communauté, un échange sur la nécessité de renouveler l’iconographie religieuse afin de lui accorder une contemporanéité qui fasse davantage écho à notre monde actuel. C’est à ce moment que nous avions échangé sur une statue de Marie enceinte. Le propos de mon texte faisait écho à cette conversation survenue entre deux esprits qui se prétendent éclairés. Il m’a semblé que partager cette idée avec vos lecteurs était une bonne idée. Je me suis trompé, voilà tout. Si vous aviez fait une lecture attentive de ce que j’ai écrit, vous sauriez que j’opposais beauté et sens, que la beauté et ses codes extraits de leurs contextes historiques ne « parlent » plus le même langage et que renouveler ce langage suppose de trouver de nouvelles formes. Par définition, une recherche ne résulte pas d’un phénomène de génération spontanée mais d’une réflexion (ouvrez-vous davantage à l’art contemporain), d’une démarche qui conduit à la nouveauté. À ce propos, je citais la Marie-Madeleine de Donatello comme rupture dans la représentation codifiée de cette sainte.

    L’étonnement ne fait pas un déçu mais suscite un prudent.

  5. Quant à ceux qui ne vous accueilleront pas, sortez de cette ville et secouez la poussière de vos pieds, en témoignage contre eux » (Lc 9,5).

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