Décoder un tableau religieux

Nul besoin d’avoir étudié avec ferveur l’histoire de l’art pour se rendre compte qu’une part appréciable des œuvres des maîtres du Moyen Âge et de la Renaissance exploite des sujets et des motifs religieux. Par ailleurs, les images et sculptures tirées des Saintes Écritures ont joué un rôle prépondérant dans la catéchisation de plusieurs générations. Une image vaut mille mots, et est moins assommante qu’un sermon !

Mais aujourd’hui, on peut à juste titre se sentir un peu dépaysés face à ces tableaux regorgeant de détails sibyllins. C’est ainsi que l’ouvrage Décoder un tableau religieux – Ancien Testament, paru au Cerf et signé par Éliane et Régis Brunet, vient à notre aide tout à fait à propos. À noter, d’ailleurs, que celui-ci fait suite à son pendant néo-testamentaire, paru il y a plus de 10 ans.

De La création d’Adam (Michel-Ange) à Suzanne et les vieillards (Le Tintoret), les auteurs nous donnent de précieuses clés pour interpréter tant ces chefs d’œuvre que le rapport à Dieu dont ils témoignent. Certes, l’ouvrage ne peut guère rendre compte de chacune des approches théoriques en histoire de l’art; mais le choix des tableaux suggère qu’un réel souci de présenter diverses méthodes d’analyse fut au cœur de la rédaction de ce livre.

Ainsi, le chapitre sur le Judith et Holopherne (Le Caravage), oeuvre dont on peut se faire une idée avec l’image de couverture de cet article, est-il l’occasion, après une description de l’image, un rappel de l’épisode biblique représenté, une analyse du tableau et un court historique des œuvres exploitant le même sujet, d’une plongée dans une lecture psychanalytique du Judith et Holopherne d’Artemisia Gentileschi :

« L’acte de décapitation mis en scène par Artemisia est d’une violence extrême : la servante dominant l’homme couché sur le dos, repousse le bras d’Holopherne qui tente de se défendre pendant que Judith qui maintient fermement les cheveux du général lui tranche la gorge. Le sang gicle, dégouline et strie de minces filets rouges le drap blanc. Ce qui a pu faire dire à Roland Barthes : ‘deux femmes associées dans le même travail, bras entremêlés, conjuguant leurs efforts musculaires sur le même objet : venir à bout d’une masse énorme, dont le poids excède les forces d’une femme : ne dirait-on pas deux ouvrières en train d’égorger un porc?’

Au travers de cette boucherie, certains ont perçu une forme de ‘meurtre du père’ afin que la fille puisse avoir une vraie place et devenir peintre comme lui. Cette thèse s’appuie sur le fait qu’Artemisia travaillait comme apprentie dans l’atelier de son père (…). Or, cette fille est plus douée que ses fils également à son service : elle réussissait non seulement à alléger la charge de travail de son père en préparant les toiles et en brossant les fonds, mais elle savait aussi exécuter totalement des commandes urgentes (que lui seul signait). Comment exister alors sous cette tutelle, en tant que peintre et en tant que femme, sans la disparition même symbolique du père ? »

Image: Rodney, 25 Judith & Holophernes (2007)

6 Comments

  1. Quelqu’un sait-il si ce livre est disponible dès maintenant à Montréal? J’aimerais l’offrir en présent pour Noël…

  2. La peinture religieuse répond à des codes précis. Chercher à y interpréter la part de l’artiste par la psychanalyse conduit à toutes les dérives. Personnellement, je préfère des considérations socio-économiques ou culturelles pour expliquer les déterminants cachés dans une œuvre. Non pas que la psychanalyse déroge au bon sens. Mais elle présume la persistance, donc la pertinence, de certains comportements en marge du poids de l’histoire. Je ne crois pas qu’un homme de la Renaissance pensait et interagissait comme un homme de notre époque sur laquelle furent calqués les grands concepts de la psychanalyse. Bref, je suis critique mais toujours curieux.

  3. Voilà que je me livre à un jeu qui ne cesse de me surprendre par l’abondance du sujet: le meurtre en peinture. Le sujet est riche en épisodes (nature humaine oblige) mais ne peut se partager qu’entres les hommes et les femmes. Dans « Le meurtre de la reine Galswinthe », la main de l’homme est celle d’un violent bien avant d’être celle d’un boucher alors que le contentement affiché par David dans le tableau du Caravage exprime le devoir avant le crime. Que dirait la psychanalyse? Et puis on retrouve côte à côte Salomé tendant son plateau au soldat qui y dépose la tête du Baptiste. Dois-y voir la cuisinière recevant la dinde de Noël? Puis-je y voir n’importe quoi qui est guidé par le sexisme, la projection des rôles traditionnels? Pourquoi nier l’héroïsme de Judith et le reconnaître chez David? Peut-on élever au rang d’analyse des facilités d’interprétations, des courts-circuits intellectuels qui habillent l’inconscient des personnages comme des poupées de papier? La psychanalyse est-elle neutre? Cela fait beaucoup de questions à cogiter durant les fêtes.

    Joyeux Noël à tous et toutes.

    • De fait, si l’on réduit l’oeuvre aux seuls miroitements de sens issus de la psychanalyse, on passe à côté d’elle, dans une large mesure. Les approches psychanalytiques, bien comprises, sont toujours complémentaires à d’autres approches critiques. Par ailleurs, il ne s’agit pas de nier l’héroïsme de Judith… seulement, la psychanalyse excelle à mettre en lumière les motivations inconscientes qui jouent un rôle dans la prise de décision de chacun. Cela est très utile pour nous dégager de nos perceptions enfantines des saints et des héros. Que des motivations « humaines trop humaines » conditionnent la volonté n’empêche pas l’héroïsme; mais cela mène à une compréhension plus juste, moins naïve de l’héroïsme et de la sainteté.

  4. Ces concepts psychanalytiques calqués sur une société occidentale, urbanisée et inscrits dans la modernité du XXe siècles présument l’axiome de leur universalité. Horizontalement, ils nivellent des singularités culturelles propres à l’orient, aux contextes subsahariens, aux peuples nomades, etc. Verticalement, ils uniformisent en un seul inconscient des sociétés agraires du XVIe siècle, des cultures esclavagistes, des mondes guerriers, entendent des « vérités » en provenance de l’antiquité profonde alors que c’est eux qui les projettent à partir de notre contemporanéité, nient l’importance des contraintes du milieu dans le comportement humain. La psychanalyse, malgré toute son importance, propose un théorème de l’humain, une réduction de sa richesse à des mécanismes de base dont la transcendance reste à prouver à l’échelle du monde et de son histoire plutôt qu’à celle d’un cabinet de consultation. Mais c’est là un opinion qui se limite qu’à moi-même.

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