Cyber

De plus en plus, l’Église découvre le continent numérique et s’interroge sur les attitudes et actions à privilégier pour en faire une nouvelle terre de mission. Mon collègue Simon Maltais a d’ailleurs fait la recension, il y a quelques mois, d’un collectif qui réfléchissait en ce sens. Mais voici que nous arrive, aux Éditions du Cerf, un ouvrage portant un regard analytique sur le Web non plus comme espace à évangéliser, mais comme zone de guerre : Cyber. La guerre permanente, de Jean-Louis Gergorin et Léo Isaac-Dognin.

Les élections présidentielles américaines de 2016, entachées par de multiples manipulations russes, ont levé le voile sur une réalité frappant de plein fouet les entreprises et les États modernes depuis plusieurs années : le cyberespace a créé des possibilités inédites d’espionnage, de sabotage et de propagande. Pour les États, certes; mais aussi pour d’autres groupes, plus modestes, qui bénéficient des caractéristiques de Web (furtivité, rapidité, coûts minimes, viralité, etc.) pour s’enrichir ou défendre leur idéologie.

Les affrontements qui en découlent sont devenus asymétriques, un peu comme dans une guérilla : plus un joueur est « puissant » dans l’ordre du numérique, plus ses vulnérabilités (portes d’entrée pour l’infiltration, valeur des contenus) sont grandes. Au contraire, l’assaillant, le plus souvent anonyme, peut très bien frapper sans être inquiété de représailles. D’où une logique, selon les auteurs de l’ouvrage, qui valorise l’attaque plutôt que la défense. Puisqu’il est si peu dommageable et coûteux de frapper l’adversaire, pourquoi se gêner ?

Pour le néophyte, pour qui les expressions comme  « harponnage », « ingénierie sociale », « vulnérabilités zero-day » et autres « micro-ciblage » n’évoquent rien de précis, Cyber sera d’abord utile pour se créer un lexique de base. Mais la vraie valeur de l’ouvrage, à mon avis, se trouve ailleurs.

Son importance réside dans l’attention qu’ont les auteurs de situer les nouvelles armes de guerre à la fois dans l’histoire de l’espionnage et dans le contexte géopolitique des dernières années. Ainsi, le lecteur ne découvre pas seulement ce qu’il est désormais possible de faire, mais est aussi amené à comprendre les objectifs derrière chaque action belliqueuse dans le cyberespace. La portée politique de celles-ci transparait donc de plus en plus naturellement, à mesure que l’on progresse dans la lecture.

Une fois bien équipé, le lecteur est donc capable d’entrer plus facilement dans l’intelligence des motivations géopolitiques se trouvant à la fin de l’ouvrage. Les auteurs s’attardent en effet sur la « mentalité numérique » des trois gros joueurs que sont la Russie, la Chine et les États-Unis, mais aussi d’autres puissances étatiques notables comme l’Iran, Israël, l’Union européenne, etc.

L’ouvrage se referme sur quatre scénarios catastrophes tout à fait plausibles si les États démocratiques n’empruntent pas la double voie de la sécurisation nationale et du multilatéralisme :

1- La surenchère. Puisqu’il y a une prime à l’offensive, il est tout à fait probable que les attaques se multiplient jusqu’à causer des dommages humains et matériels considérables. Il suffit de s’attaquer au système informatique régissant une centrale électrique, un hôpital ou un aéroport pour provoquer énormément de chaos.

2- La montée en puissance du cyberterrorisme. Pensons au piratage répété de chaînes de télévision, pour diffuser des images choquantes et des messages haineux.

3- La manipulation des élections par le deep fake. L’intelligence artificielle permet de trafiquer des vidéos à la perfection. À quelques jours des élections, une fausse vidéo faisant dire des absurdités à un candidat suffirait à plomber ses chances de l’emporter.

4- La manipulation des élections par le micro-ciblage. Encore ici, l’intelligence artificielle permet une analyse des big data susceptible de rendre extrêmement efficace des actions d’influence du vote sur les réseaux sociaux.

Bref, on sort de la lecture de Cyber plus informé, moins naïf, sans doute plus prudent, mais aussi un peu plus inquiet.

Image: CyBER, Matt Copenhaver (2008)

3 Comments

  1. Bonjour Jonathan, levé tôt et quel article ce martin…sombre avenir avec cette techno….mais nous gardons notre espérance pour une prise de conscience sociale.

    Je te souhaite une belle Nouvelle Année, qu’elle soit remplie de petits bonheurs que tu découvres chaque jour avec un bébé, je te souhaite de profiter de chaque petit moment puisqu’il est unique !

    Sois heureux, que Sa Paix, sérénité t’habitent tous les jours pour que Sa Joie rayonne en et par toi! ?????????

    • Pareillement, une belle année à toi Claudette ! Merci pour tes bons voeux !

  2. De quoi s’étonne t-on? De quoi avons-nous peur? Les risques de dérapages sont-ils nouveaux? A t-on déjà oublié l’affaire Dreyfus?

    Longtemps ce furent ces journaux à la solde de partis politiques, aux mains de magnas de la presse ou en écho à l’Église qu contrôlèrent l’opinion publique et la retournèrent comme une crêpe. Aujourd’hui nous assistons à un déplacement du champs des manipulations vers le cyberespace. Bien que plus vaste et plus puissant que tous les médias qui l’on précédé, à l’égal de ceux-là il bute et s’enrichit sur la bêtise humaine en conservant des méthodes qui sont sensiblement les mêmes que celles utilisées par ses prédécesseurs. On ne fait jamais que mentir. Par exemple, ce deep fake qui consiste à travestir en marionnettes des figures publiques en leur accolant des paroles contraires à leur identité première peut prendre exemple sur ces exégètes, théologiens et autres dogmaticiens qui firent parler Dieu au fil des siècles comme le font des ventriloques selon leurs erreurs et mensonges propres (croisades, bûchers, guerre, etc.). Le cyberespace n’invente rien, il multiplie la duplicité de l’homme et révèle la volatilité de l’opinion publique.

    Dans un monde voué à l’Image, face à un public Pac-Man qui gobe tout sans aucun esprit critique, nous sommes condamnés aux humeurs du nombre, celles de l’instant, en marge de l’État de droit, de toute humanité. Au fond, c’est la démocratie directe en jeu, celle de la rue manipulée par les harangueurs comme de tout temps.

    De quoi s’étonne t-on? De quoi avons-nous peur? En fait, la vrai question est de savoir qui a peur et pourquoi. Le cyberespace sape toutes les anciennes légitimités politiques, économiques, sociales et intellectuelles. Dans la cacophonie du web on ne sait plus qui dit vrai et qui dit faux, c’est à dire qui est le menteur. Le censeur cède le pas à l’accusateur public alors que des milliers de nouveaux Fouquier-Tinville émergent et font des procès sans autres preuves que la rumeur soudainement augmentée du cri du peuple qui se répète en se renvoyant aux uns et aux autres. Ce sont des centaines de milliers de tricoteuses qui s’agglutinent à leur écran et ruminent le mensonge et le recrachent en s’ajoutant à l’accusateur.

    Un sentiment de déjà vu? La propagande nazie ne s’est distribuée qu’avec des micros et des écrans. La force du message ne tient pas à la puissance du média mais à l’échelle de la bêtise humaine, celle qui la reçoit et l’absorbe. C’est au fond de l’âme humaine qu’il faut chercher la bête et l’écraser. Dès lors, le cyberespace ne sera plus qu’un champs de pâquerettes.

    Je profite de ce texte pour souhaiter bonne année à tous et toutes.

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