Correspondance Maritain, Mauriac, Claudel, Bernanos

Nul besoin d’étudier l’histoire en profondeur pour subodorer que l’Église catholique n’a pas attendu les réformes du pape François ou les culture wars pour être agitée par des tensions tenaces. Bien avant que des Pères de l’Église se crêpent le chignon lors de la période des premiers conciles, le Nouveau Testament nous apprend que les apôtres eux-mêmes n’échangeaient pas que bénédictions et politesses. L’exemple de saint Pierre et de saint Paul vient spontanément à l’esprit.

C’est pourquoi l’on sera sans doute peu surpris d’apprendre que dans l’intelligentsia catholique française du début du XXe siècle, il en fut de même. C’est en partie ce que révèle la Correspondance Maritain, Mauriac, Claudel, Bernanos. Un catholique n’a pas d’alliés, parue au Cerf récemment. Quatre fortes personnalités qui, au nom de leur foi en Christ, se sont envoyé des lettres parfois caustiques.

Cette édition présente l’intérêt de restituer des passages parfois censurés des correspondances entre ces « frères sans alliance ». Il manque toujours trois  lettres de Bernanos, que les ayant-droits de son œuvre ont préféré garder dans l’ombre, mais à lire les excellentes présentations précédant les missives, on sent bien que les directeurs de l’ouvrage, Henri Quantin et Michel Bressolette, les ont eues entre les mains et que leur teneur est prise en considération dans leur travail.

Pour être plus précis, soulignons que seules sont regroupées ici les lettres entre Jacques Maritain et les trois autres écrivains. Le philosophe thomiste émerge donc comme une figure centrale – ce qui correspond assez au rôle réel que ce dernier a joué dans les milieux catholiques français de son temps. Avec le soutien et le génie particulier de sa femme Raïssa, évidemment.

Les correspondances sont déclinées en ordre décroissant de proximité, de cordialité, de sensibilité commune. Et, j’ose ajouter, en ordre croissant d’envergure littéraire : Mauriac, Claudel, Bernanos.

Mauriac en premier, donc. Cet échange, qui s’étale sur plus de 45 ans, m’a peu retenu, car on y trouve moins de relief. Les deux hommes font un peu d’escrime sur la mission de l’écrivain catholique, mais dans l’ensemble, Mauriac admire visiblement Maritain, et les deux finissent par s’entendre sur les enjeux politiques de leur époque. Leurs lettres témoignent de l’évolution d’une amitié qui n’allait pas de soi d’emblée, mais qui s’approfondit sûrement à mesure que les écrivains mûrissent.

Avec Claudel, la situation est tout autre. L’auteur du Soulier de satin, aîné de Maritain de plusieurs années, a d’abord pris une posture respectueuse bien qu’un peu condescendante à son égard, avant de le fustiger pour ses écrits contre le régime franquiste lors de la Guerre d’Espagne. Claudel considérait que, dans ce conflit, c’était essentiellement l’Église catholique qui était attaquée par les Basques, et il soutenait donc sans réserve la répression de Franco. Maritain s’indignait au contraire que l’Église se compromette avec un régime violent et antidémocratique.

À la suite de cette guerre, l’étoile de Claudel, comme diplomate et homme public, s’est quelque peu ternie, et on sent bien dans ses lettres une sorte de ressentiment et de jalousie envers un Maritain qui, lui, profitait au contraire d’une réputation plus brillante que jamais. Après l’horreur de la Seconde Guerre mondiale, alors que Maritain est nommé ambassadeur près le Saint-Siège, le ton acrimonieux s’adoucit considérablement, jusqu’à la réconciliation.

C’est dans la correspondance avec Bernanos que l’on retrouve les formules les plus agressives et les plus crues. Il faut dire, d’entrée de jeu, que Maritain fut l’éditeur de Sous le soleil de Satan. Une légende persistante a voulu que ce chef-d’œuvre de la littérature française ait été amputé à cause de la censure de Maritain. La présentation de la correspondance pulvérise cette version des faits, en montrant bien que les corrections demandées par Maritain étaient au final assez limitées, et approuvées avec chaleur par Bernanos. Plus encore, on y souligne à quel point Maritain a fait preuve d’audace en publiant un livre jugé scandaleux par les milieux catholiques de l’époque.

Plus encore que la tension normale entre un écrivain et son éditeur, entre un philosophe et un romancier; plus encore qu’une profonde divergence de vues sur la démocratie, sur l’antisémitisme, sur le nationalisme, sur Maurras; une différence fondamentale de tempérament séparait Bernanos et Maritain. Ce dernier était posé, cherchait l’équilibre et l’universel; l’autre était tonitruant, spontané, avide d’action tranchée et immédiate. On comprend dès lors que leur catholicisme n’imposait pas, à leurs yeux, les mêmes exigences et les mêmes solutions.

À terme, on sort de la lecture de ces correspondances (qui ont, paradoxalement, peut-être mieux vieillies que certaines des œuvres des quatre écrivains) plus lucides quant aux défis d’une Église qui se veut véritablement catholique, c’est-à-dire universelle en ce qu’elle sait honorer tout ce qui est authentiquement juste, beau et humain. Pas évident, quand des sensibilités aussi opposées s’affrontent !

Et pourtant, derrière chaque lettre, derrière même les injures, on peut pressentir que ces quatre grands intellectuels désiraient, en raison même de leur foi, demeurer dans la même famille.

Des alliés, pas souvent; mais des frères, toujours.

Image: Letters, Kerelrobert (2011)

3 Comments

  1. Merci, j’aime lire ce que nous n’avons jamais su, seulement imaginé…
    Bonne fin de semaine!

  2. J’apprécite vos analyses justes et intelligentes!!
    Merci et excellente continuation!
    Marguerite.

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