Confessions d’un prêtre de la rue

L’itinérance a longtemps été un phénomène tabou dans notre société, même si ceux et celles qui fréquentent les grands centres urbains ont déjà vu ou été abordés par une personne en situation d’itinérance. Heureusement, les préjugés tombent peu à peu, grâce au travail de personnes dévouées qui œuvrent sans relâche à soulager l’une des plus grandes misères humaines. Notre récent livre d’entretiens Confessions d’un prêtre de la rue (Novalis, 2018) offre justement un portrait bouleversant de vérité de l’une des grandes figures de la lutte contre l’itinérance à Montréal, l’abbé Claude Paradis.

Le fondateur de l’organisme Notre-Dame-de-la-rue, une présence du diocèse de Montréal auprès des personnes itinérantes, nous y raconte son parcours dans une série d’entretiens à cœur ouvert avec l’animateur Jean-Marie Lapointe, lui-même impliqué auprès des personnes de la rue à travers sa série documentaire Face à la rue. Les échanges sont fraternels, parfois émouvants ou dérangeants, mais toujours emplis d’un désir d’amener un peu de bonté et d’humanité dans la rue.

L’œuvre de l’abbé Paradis possède de nombreux visages : en plus de son implication presque quotidienne auprès des personnes itinérantes lors de ses nombreuses sorties dans la rue pour distribuer des vêtements et des denrées, il est accompagnateur spirituel en milieu carcéral et célèbre chaque année une messe pour les personnes de la rue décédées dont le corps n’a pas été réclamé.

Enfin, l’abbé Paradis consacre une part non négligeable de son temps à sensibiliser la population au phénomène de l’itinérance sur toutes les plateformes médiatiques qui acceptent de le recevoir, mais principalement à l’émission de radio d’Isabelle Maréchal qui a d’ailleurs signé la préface du livre. Il invite aussi les médias à le suivre dans la rue au mois de décembre pour saisir sur le vif la réalité de l’itinérance lors des mois d’hiver et pour partager, le temps d’un instant, le quotidien des gens de la rue.

Au-delà de ses œuvres, c’est l’homme derrière Notre-Dame-de-la-Rue que nous apprenons à connaître dans cette série d’entretiens. Avec ses forces et ses faiblesses. Ancien toxicomane ayant lui-même vécu dans la rue, l’abbé Paradis se sert de cette expérience lors de ses contacts avec les personnes itinérantes. Son ancienne faiblesse est devenue sa force d’aujourd’hui, et retourner dans la rue a une vertu presque thérapeutique.

Confessions d’un prêtre de la rue est un livre poignant qui montre bien que l’habit ne fait pas le moine. Mais, plus encore, il nous fait réaliser que les personnes en situation d’itinérance sont d’abord et avant tout des êtres humains comme nous qui ne demandent la plupart du temps qu’un peu de bienveillance et d’humanité.

Image : No one choses to become itinerant / Underground street photo, Jacques Lebleu (2016)

1 Comment

  1. L’itinérance, c’est la chute au fond du puits, en-deça du regard de l’Homme, en marge du monde, en inexistence du nombre qui l’abstrait de toute ses forces, en refus de l’appel du Christ, celui qui demande aux passants « Qui es-tu vraiment ». Car face à l’homme debout sur le trottoir, dépouillé de tout, enchainé à la meule qui l’entraine vers l’abîme, en posture de pauvreté, il y a le passant, c’est à dire celui qui passe, ceux-là qui ne regardent pas, n’entendent pas en déni de leur premier devoir d’humanité. « Pourquoi te glorifier du mal, toi, l’homme fort? écrivait le psalmiste (psaume 51). Pourquoi ce silence assommant qui enveloppe le sans-abri en dénégation de toute charité humaine? Comment des chrétiens peuvent-ils avoir le cœur à ce point sec qu’ils refusent la moindre pièce à la main tendue? Inversement, comment peuvent-ils être aussi prodigues en rejets, masqués de morgue, porté à l’avanie, nourris par des certitudes que le Père peut souffler d’un simple geste. Ne méprisez pas l’homme qui souffre de peur de le rejoindre dans sa souffrance, la misère de l’âme étant pire que les dérives du corps même si les deux conduisent inexorablement à la mort.

    Il est vrai que côtoyer les sans-abris en abandon de soi, c’est accepter de se faire bousculer jusqu’au plus profond de nous-mêmes, c’est prendre le risque de l’autre, cet appel à l’accueil inconditionnel que porte l’Évangile. Lentement, imperceptiblement, ce que nous sommes se dissout au contact de ces hommes nus dont le seul regard rend obsolète notre image, nos prétentions, nous dépouille à notre tour, nous fait mourir à soi pour entrer en égalité radicale avec eux en dérision de nos vanités. Au milieu des plus pauvres ne subsistent que la dignité humaine et l’amour, ce feu dévorant qui se propage par les yeux, les mots, un simple geste et beaucoup de compassion. On se découvre à chercher la présence de l’autre, à s’en nourrir mutuellement, à se constater solidaires. Et puis, avec le temps, c’est nous qui avons besoin de réinsertion sociale alors que le spectacle de la rue nous devient intolérable, une distance qui nous marginalise, du moins pour les plus impliqués. On s’étonne de souffrir avec eux du fait de nos limites propres et l’onirisme complète l’action des jours. Ah! si j’étais riche…

    Bientôt l’hiver, Noël, le froid enveloppant couettes et fourrures. Bientôt l’hiver, ce monstre à la gueule béante qui avalera tous ceux à qui on interdit un abri sous prétexte de sécurité, de commerce ou de beauté des lieux. Puis Noël et son cortège de souvenirs mortifères, ceux de l’abandon, la présence écrasante de la solitude. Enfin le froid, celui qui mord la chair jusqu’à l’os, à l’engelure et l’amputation. Mon Père, effacez de ma mémoire ces deux mains estropiées par le gel, lui qui est encore si jeune. Comment tant de détresse peuvent-elles naviguer sur le flots tranquille du bonheur des autres sans qu’aucun ne la voit. Lorsque je quitte le refuge et marche au cœur de l’indifférence, je croise ces rutilantes voitures hermétiques à la voix de celui qui demande de l’autre côté de la vitre, je devine les regards croisés devant l’itinérant en recherche de complicité pour l’humilier, j’entends la voix des ombres épuisées qui quêtes leur dignité pour quelques sous sans jamais obtenir de réponses, je compte la faim qui s’ajoute à la rue avec le mois qui s’écoule, je cherche Dieu.

    Croyez-moi, la surprise fut de taille. Il ne se révèle pas parmi les plus riches, les bien nantis et les confortables. Il se love auprès des plus pauvres, là où l’absence de filtre force les vérités les plus crues et nous pousse à cette communion étonnante de l’homme avec l’homme, une intimité ravageuse, cette toute petite porte du plus pauvre par où le Christ s’offre une entrée triomphale.

    On ne demande pas pourquoi. on ne fait pas de questions à Dieu. On demande comment, comment cheminer vers Lui au travers de notre prochain. Et cette route est toute tracée par l’Évangile, il n’y a qu’une issue, servir!

    Salutations et solidarité Père Paradis.

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