Le Christ de Simone Weil

La collection Comètes, lancée l’an passé pour remettre en circulation des œuvres méconnues de grands auteurs spirituels, s’enrichit cet automne de trois nouveaux titres : deux de Simone Weil (Autobiographie, Le Christ)  et un de François Varillon (Jésus, méditations).

Dans le présent billet, j’aimerais m’attarder sur Le Christ, de Weil, car il s’agit là, à mon avis, d’une introduction accessible à la pensée de la célèbre philosophe humaniste. Le petit ouvrage rassemble des extraits portant directement sur le Christ, tirés d’écrits rédigés vers la fin de sa vie. Les extraits sont courts, ce qui fait en sorte que le livre se lit comme on lit un recueil d’aphorismes regroupés par thème.

Cependant, peut-on vraiment considérer que cette collection de brefs passages sur le Christ suffit à introduire à la pensée de Weil ? Oui et non. Non si l’on s’attend à entrer dans l’intelligence de chaque détail de son œuvre. Mais oui si l’on prend acte du fait que celle-ci est totalement tributaire du rapport de Weil à la figure du Christ.

Car même dans ses écrits les plus généraux, Weil demeure une philosophe de la Croix.  Sachant cela, on n’est guère étonné de la radicalité de certaines de ses propositions, qui peuvent parfois paraître excessives.

Trois grandes lignes de force m’ont frappé à la lecture. Premièrement, Weil conçoit le Christ comme une « métaphore réelle » du Père, qui devient ainsi le « poète suprême ». Dieu n’a pas attendu l’incarnation du Verbe pour s’exprimer, et Weil accueille donc avec générosité tous les mythes païens qui évoquent, à leur manière, le vortex de sens qui se dégage du mystère pascal. Weil n’hésite d’ailleurs pas à se risquer à des formulations qui feront sourciller bien des théologiens : « Dionysos et Osiris sont d’une certaine manière le Christ lui-même. »

Cependant, cet accueil est conditionnel  à ce que toute révélation soit comprise en tant que source poétique d’où émanent des faits de langage, et non des vérités toutes faites. La révélation inscrite dans les Écritures saintes elles-mêmes doit être considérée de la sorte. Weil cherche ainsi à sortir de la prison que crée une sacralisation excessive du texte même de la Bible. Ce faisant, elle se distingue non seulement des fondamentalistes, mais aussi des théologiens et croyants  qui considèrent la Bible comme LA parole de Dieu – et non pas comme une parole de Dieu parmi d’autres de même nature.

Deuxième ligne de force : la primauté donnée, dans l’ordre pratique de la vie, à la recherche de la vérité. Encore ici, Weil nous gratifie de formules hardies : « On ne peut jamais trop résister à Dieu si on le fait par pur souci de la vérité. »

Enfin, troisième ligne de force : la préséance de l’action charitable sur la prise de parole et la contemplation. Weil se méfie énormément des grands élans d’amour pour Dieu seul : « L’amour de Dieu n’est qu’un intermédiaire entre l’amour naturel et l’amour surnaturel des créatures. »

Ou encore en cette autre tournure, très suggestive : « Donner un morceau de pain est plus que faire un sermon, comme la Croix du Christ est plus que ses paraboles. »

Image: Jesus Christ, Matteo (2013)

1 Comment

  1. L’anthologie a ce défaut d’extraire de son contexte des paroles qui se font abscons une fois dénuée de leur déploiement complet. Je crois Simone Weil mal servie par ce découpage arbitraire que constitue Le Christ présenté par François Dupuigrenet Desroussilles. Il suscite chez le lecteur des désaccords qui n’en seraient peut-être pas s’il avait une vision complète de la réflexion de la philosophe. Toutefois, de cette lecture, il demeure une impression étonnante, celle du travail de l’Esprit saint au travers d’une croyante qui réfléchit sa foi, une réflexion propre qui se résume à un ensemble de propositions à la fois riches et audacieuses qui, en son temps, ont dû faire grincer les dents de biens des gens. L’étonnement est complet lorsque l’on constate des idées, des arguments que nous mêmes aurions pu écrire, preuve que malgré le temps, l’espace et les individus, la marche vers le Père est commune, comme un archétype de base présent chez l’humble et le sophistiqué puisque insufflé par l’Esprit.

    En premier lieu, cette interrogation qu’elle suggère sur les origines pré-chrétiennes de la présence de Dieu, un regard croisé sur les religions antiques dans lesquelles elle croit reconnaître les signes précurseurs du Christ. Ici il faut être prudent car la recherche de signes conduit souvent à une certaine dérive du sens. Le signe se manifeste, il n’est pas à trouver, il n’appartient pas à la recherche intellectuelle au risque d’y voir ce qui confirme nos construits. Cet archéologie du savoir me semble contraire au principe même de révélation qui s’étend jusqu’aux manifestations quotidiennes de Dieu. C’est Lui qui nous cible et nous les rend visibles, le signe appartenant à l’intimité avec le divin et non à l’universel. C’est une expérience ponctuelle qui n’a de sens que dans l’exclusivité de ce que nous vivons individuellement. Bien entendu, cela ne diminue en rien la pertinence de la question, de sa curiosité envers des coïncidences troublantes. Mais de là à conclure au plan de Dieu, il y a un pas que personnellement je ne saurais franchir.

    Lorsqu’elle écrit « la mystique doit fournir la clef de toutes le connaissances et de toutes les valeurs » (p.76) elle interpelle le croyant dans ce qu’il a de plus profond. Où loge la part d’arbitraire entre le travail de l’Esprit saint et l’usage qu’en fait le croyant? Entre l’intuition première qu’Il instille et les développements consécutifs opérés par le profane, quelle est la proportion de fibres divines dans le tissus humain? Un mystique pur jus n’existe t-il que dans l’hagiographie? Elle-même, malgré des extraits qui sédimentent vérités sur vérités, déclare que « Le doute est une vertu pour l’intelligence… » (p.49), une marque d’humilité qui ne suffit toutefois pas à tempérer des positions téméraires, sinon impudentes. Mais qui n’est pas à l’abri de ce travers propre à la ferveur?

    Aussi, il ne faut jamais oublier que Simone Weil appartient à sa durée, nouée à des contingents historiques qui marquent la société, le savoir, la culture, à la guerre surtout et au poids d’une Église pré-conciliaire. La guerre, parlons-en. Elle-même résistante, son regard sur les malheurs de son temps l’amène à se questionner sur le rôle de Dieu devant l’horreur nazi. Ce n’est pas sans raison qu’elle cite Hitler en contre-exemple du Christ. (p.104) En parallèle, elle questionne le malheur lui-même et ses conséquences. Elle propose ce raccourcit intellectuel, cette insuffisance pour celle qui fut trotskyste et anarchiste, des effets surnaturels de la présence du Christ en guérison du malheur (p.52). Ici le mysticisme se fait pensée magique pour les millions de victimes du conflit.

    Mais cela n’exclue pas des points de lumière extraordinaires comme cette phrase « Si le Christ est né à Noël, il a été conçu à Pâques. » (p. 111) ou ses idées sur l’amitié que questionnent ses tensions entre inconditionnalité et dureté de l’autre… « il faut servir les autres dans leurs besoins charnels, pour autant qu’ils sont légitimes. » (p.85) Et puis, il y a ce commentaire qui m’a ramené à ce texte sur l’itinérance: « On passe à côté d’eux sans s’en apercevoir. Quel homme est capable de les discerner , si le Christ lui-même ne regarde pas par ses yeux? » (p.108) Chère Simone, as-tu choqué autant que je choque?

    Ce livre est une introduction à sa pensée. J’avais espéré croiser une sainte, j’ai rencontré une philosophe.

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