Ces fidèles qui ne pratiquent pas assez…

C’est encore vrai en France, tout comme au Québec : lorsque interrogés, un peu plus de 50% des gens se déclarent catholiques. Cette étiquette regroupe des appartenances de nature bien différente, du « dévot » assistant à la messe tous les jours à la personne pour qui l’identité catholique est une affaire culturelle plus que religieuse, en passant par celle qui recourt à l’église seulement dans les grands moments de la vie.

Le taux de pratique, quant à lui, varie entre 3 et 5%, dépendamment des frontières que l’on choisit de fixer à la pratique religieuse. Bref, les pratiquants sont largement minoritaires. Mais que faire alors de tous les autres ? Appartiennent-ils vraiment à l’Église ? Sont-ils des croyants de seconde zone ? Leur appel est-il de se convertir et d’intégrer ou de réintégrer le troupeau des pratiquants?

C’est à ces questions que s’intéresse le premier livre de Valérie Le Chevalier, Ces fidèles qui ne pratiquent pas assez… Quelle place dans l’Église ? (Lessius, 2017). L’auteure a refondu son mémoire de maîtrise en un essai court et lumineux, préfacé par nul autre que le théologien jésuite Christoph Theobald.

Le titre m’avait un peu inquiété : était-ce encore l’un de ces plaidoyers pour un changement d’approche pastorale afin de mieux attirer les non-pratiquants à l’eucharistie ? Certes, ces réflexions ne sont pas sans pertinence, et témoignent d’un réel souci de se remettre en question pour s’adapter aux nouvelles réalités sociales et familiales. Mais on reste alors dans le paradigme de la pratique comme indicateur de la foi, et dans celui du taux de pratique comme indicateur de la vitalité ecclésiale.

Valérie Le Chevalier nous entraîne ailleurs : et si le fait que l’immense majorité des baptisés étaient non pratiquants signifiait quelque chose de positif, théologiquement parlant ?

L’auteure commence par montrer que la division entre pratiquants et non-pratiquants est un héritage des années 1930. C’est à ce moment que l’Église s’est appuyée sur la sociologie « quantitative » pour dresser le portrait de la situation du catholicisme. Puisque la pratique cultuelle est un signe observable pouvant être comptabilisé, il était facile de prendre ce critère pour classifier les types de croyants. D’autant plus que l’Église catholique, au moins depuis le Concile de Trente qui s’efforçait de réagir à la crise protestante, a donné une importance primordiale aux sacrements, et en particulier à la messe dominicale.

Depuis, la sociologie a évolué. Si les méthodes quantitatives restent pertinentes à certains égards, les sciences sociales valorisent davantage l’approche qualitative. L’Église, dans ses efforts d’autocompréhension et de compréhension des réalités sociales, n’a généralement pas suivi ce déplacement. Elle reste rivée sur les données statistiques. Et les chiffres ne sont guère rassurants, c’est le moins qu’on puisse dire !

Dans une section intitulée « Quand les laïcs sont passés de fidèles à pratiquants », Le Chevalier montre que très tôt dans son histoire, l’Église a défini les laïques à partir de leur réception des saints mystères des mains des clercs. Le glissement de « fidèles » à « pratiquants » était donc facile à faire lorsque cette dernière catégorie est apparue avec la sociologie. Certes, avec Vatican II, la situation « objective » des laïques s’est améliorée, si l’on peut dire, car ils ne furent pas seulement définis comme des baptisés « non clercs et non religieux », donc de manière essentiellement négative. Les laïques avaient désormais la vocation d’être « levain dans la pâte » du monde. Mais leur vocation est en même temps restée liée de très près à la participation à l’eucharistie et à l’engagement dans les activités ecclésiales. Résultat : les laïques devaient à la fois prendre pour modèles les clercs dans leur engagement paroissial ET « pratiquer le Christ dans le monde ». Très valorisante, mais un peu schizophrénique, cette injonction à devenir des « super croyants ».

Or, qu’en est-il dans l’Évangile ? Il est certain que Jésus appelle des gens à le suivre de très près. Ces derniers deviennent des apôtres, ou des disciples. Mais l’Évangile déborde de rencontres qui ne se terminent pas par un appel à tout laisser pour le suivre. Au contraire, Jésus en encourage plusieurs à reprendre leurs activités (en paraphrasant Jésus : « Va, rentre chez toi, ta foi t’a sauvé »), et interdit même parfois de rester accroché à ses pas ! Le cœur de son enseignement, le Sermon sur la Montagne, n’est pas destiné à ses disciples seulement, mais à la foule. Et ce qu’il fait, il le fait pour la multitude.

Par rapport à l’eucharistie maintenant, censée être le cœur de la vie des laïques au même titre que celle des clercs : Jésus l’institue avec ses apôtres seulement. Cela ne signifie pas que l’eucharistie est  une affaire strictement cléricale; mais on est loin également de l’eucharistie dominicale comme discipline pour tous sous peine de commettre un péché mortel !

Plus intéressant encore : dans l’Évangile, l’appel à devenir apôtre n’est jamais consécutif à un acte de foi. Celui-ci est souvent le fait de personnes qui retournent à leur vie ordinaire après leur rencontre avec Jésus. Leur mission est alors de témoigner, dans leur entourage, de la vie en abondance provenant d’un acte de confiance envers Jésus. Bref, la foi des « non-pratiquants » de l’époque biblique est bien mieux avérée et valorisée que la foi des « pratiquants ». La foi de ces derniers est d’ailleurs souvent mise en question.

Il ne s’agit évidemment pas d’en conclure que la foi des laïques non pratiquants est plus adulte que celle des clercs ou des laïques pratiquants. Mais cette relecture de l’Évangile permet de revaloriser une « suite du Christ » qui ne soit pas d’un type univoque, copié sur celle des religieux ou des clercs. Si l’appel à la sainteté est universel, tous ne sont pas appelés à fréquenter hebdomadairement  l’eucharistie pour y parvenir.

Cette idée est choquante pour la théologie classique et ébranle des convictions, préjugés et conceptions solidement enracinés dans les mentalités ecclésiales.  Elle scandalisera assurément les catholiques les plus conservateurs. Mais elle tombe sous le sens pour la grande majorité des fidèles, et il me semble qu’en cette matière, le sensus fidei pèse plus lourdement dans la balance que l’avis des purs autoproclamés.

L’essai de Valérie Le Chevalier est d’autant plus convaincant qu’elle se situe clairement du point de vue des laïques les plus engagés en Église. On est loin des récriminations de penseurs prêchant pour la consécration de leur posture très distante envers la hiérarchie catholique. De plus, l’auteure défend l’importance tant de l’appareil ecclésiastique que de la dimension communautaire de la foi. En d’autres mots, elle ne prône pas un catholicisme séculier; seulement une reconnaissance que

1) tous les catholiques ne sont pas appelés à « pratiquer Jésus » de la même manière

2)  la « foi qui sauve » n’a pas à devenir, systématiquement, « foi qui témoigne d’elle-même dans les mots et catégories de l’Église »

3) le cheminement spirituel des non-pratiquants ne les entraîne pas nécessairement à devenir pratiquants

4) il n’y a pas de hiérarchie des états de vie et des niveaux de pratique.

Ne pas reconnaître cela, c’est amputer l’Église de la majorité de ses fidèles, et fermer l’oreille à l’interpellation du pape François :

Plus que la peur de se tromper, j’espère que nous anime la peur de nous refermer dans des structures qui nous donnent une fausse protection, dans les normes qui nous transforment en juges implacables, dans les habitudes où nous nous sentons tranquilles, alors que, dehors, il y a une multitude affamée et Jésus qui nous répète sans arrêt : « Donnez-leur vous-mêmes à manger » (EG, 49).

Image: Nils Hamerlinck, Métro (2013)

6 Comments

  1. Cette obsession du nombre, du chiffre, du quantifiable, de la « statistique » et du sondage des coeurs et des reins qui en devient en quelque sorte le qualificatif détaillé est bel et bien de notre époque mercantile, est plus que lassante.
    La comptabilisation du coeur et de l’âme?
    Très peu pour moi et encore ce très peu est de trop.
    Bon Lundi d’ action de grâces.

  2. Je suis tellement contente de lire ce texte. Je suis catholique non pratiquante mais avec une vie spirituelle très intense. Alors j’aime bien ne pas me sentir coupable de ne « pas pratiquer » selon la vieille compréhension des choses. Merci.

  3. J’aime cette réflexion, ce commentaire

    C’est bien ce que nous disons souvent: Pratiquer,,,,mais pratiquer quoi??

    Mettre en pratique la Parole qui nous dit  » Aimer, servir, en agissant comme Jésus nous l’enseigne dans la parabole Bon Samaritain..(Lc 10, 29-37 ; et Mt 25, 31 ss.

    Nous n’avons à juger ni classifier personne, Dieu voit, Il sait tout, Il nous appelle, nous invite à nous questionner, a grandir dans son amour…

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