Ce que sont devenus les péchés capitaux

Si la notion de péché est de moins en moins comprise et utilisée en éthique, il en est de même, à fortiori, de celle de « péchés capitaux ». Pour réussir à se souvenir du septénaire au complet, la plupart d’entre nous doivent recourir à leur mémoire pour se remémorer non pas un apprentissage catéchétique ou scolaire, mais l’affiche du film Se7en, avec Brad Pitt et Morgan Freeman.

Les péchés capitaux (l’avarice, la paresse, la gourmandise, la colère, l’envie, la luxure et l’orgueil) sont donc devenus quelque peu exotiques, non seulement parce qu’on ne se réfère plus à cet ensemble en particulier, mais aussi parce que, d’une part, l’éthique a remplacé la morale et que, d’autre part, un véritable renversement des valeurs s’est produit au cours des derniers siècles. Christian Godin, auteur de l’ouvrage Ce que sont devenus les péchés capitaux (Cerf, 2018), exprime la chose ainsi :

L’indulgence collective dont les péchés capitaux sont aujourd’hui l’objet et dont le traitement ironique au cinéma et dans le discours public est le signe immédiat, montre que la transmutation des valeurs est parvenue au terme de son processus. La sécularisation de la société, qui est l’effet indirect du caractère areligieux des technosciences et de l’économie, aboutit à la littérale démoralisation des péchés capitaux. Arrachés à la sphère morale et religieuse qui était la leur, ceux-ci ont été l’objet de deux processus concomitants : d’une part celui de politisation/socialisation, d’autre part celui de la médicalisation.

L’essai de Godin a donc comme visée de décrire ces deux processus, un péché à la fois. Pour l’avarice, par exemple, l’auteur montre à quel point son évaluation morale a changé. Dans les sociétés médiévales, l’avarice était avant tout condamnée en tant que ladrerie, c’est-à-dire comme thésaurisation de ce que l’on possédait, à la manière de Séraphin Poudrier. C’était un péché contre l’ordre des choses : « pour les gens du Moyen Âge, l’avare rompt la chaîne du don qui va de Dieu aux créatures et des créatures aux autres créatures. » Pour nous, aujourd’hui, qui sommes plongés dans une société consumériste, la ladrerie, voire seulement le sens de l’épargne, ressemble toujours quelque peu à une trahison, mais pour une raison bien différente : elle gêne la circulation des capitaux.

En ce sens, une autre dimension de l’avarice est carrément encouragée : la cupidité ou, plus poliment, l’avidité. C’est en effet là, avec l’envie, l’un des moteurs les plus puissants de la logique néolibérale gouvernant nos sociétés de consommation. D’ailleurs, dans un contexte où tous sont considérés comme égaux à la naissance, l’argent est le marqueur par excellence de la distinction sociale.

Quant au péché de paresse, il a carrément changé de signification. D’abord perçue comme acédie, c’est-à-dire comme un mélange de tristesse désespérée et de répugnance envers tout effort spirituel, la paresse n’a plus rien à voir avec les devoirs envers Dieu; elle désigne désormais l’inactivité ou le fait de fuir tout travail. En ce sens précis, la paresse est toujours stigmatisée, car nous sommes dans une société valorisant démesurément le travail :

Alors que l’Ancien Régime connaissait de nombreux jours de repos (au Moyen Âge, grâce aux fêtes religieuses, la moitié de l’année était chômée), la société industrielle a fait travailler tout le monde, jusqu’aux enfants. Un ouvrier moderne travaille davantage qu’un esclave de jadis.

En d’autres mots, et pour reprendre encore une fois une formule de l’auteur : « la paresse est le seul péché capital que le capital ne peut accepter. »

À terme, l’étude de l’évolution des péchés capitaux débouche sur un constat affligeant, selon Godin : notre sens moral est désormais émoussé ou déboussolé, et en conséquence, ce que les sagesses pluriséculaires ont identifié comme semences de mort et de destruction des liens humains prolifère librement.

Alors que faire ? L’auteur ne plaide pas pour un retour à l’examen de conscience selon la grille fournie par les péchés capitaux. Sans le dire explicitement, je crois qu’il ne juge pas qu’un tel retour soit possible, ou même souhaitable. Mais en creux de son ouvrage, on peut entendre son plaidoyer pour le développement de nouveaux moyens moraux capables de nous prémunir contre la « pulsion de mort » généralisée suscitée par la technoéconomie.

Image: Sin, Dean Hall (2006)

1 Comment

  1. Je suis toujours curieux des motivations profondes qui portent un auteur à écrire un livre. Commettre un ouvrage n’est pas anodin, gratuit, dénué d’intentions. Il y a un projet qui guide l’écrivain dans la réalisation de son œuvre. Cette volonté sous-jacente à l’écrit ne conduit pas nécessairement au complot, aux intentions de convaincre de ce qui est contraire au sens commun ou de confiner le lecteur dans le champs exclusif de sa conception des choses. Parallèlement, choisir un titre n’est pas un geste fortuit. Il faut se sentir interpellé par le sujet qu’il s’agisse de s’instruire ou de se distraire. Delà qu’un certain recul devient essentiel à la préservation de notre objectivité (si tant est que la chose est possible…), Et voilà que je me fais Brechtien!

    D’entrée de jeu, le sujet étonne. Analyser l’obsolescence des sept péchés capitaux peut, selon le degré de bigoterie de l’auteur, exprimer de l’étonnement, de la consternation, de la douleur. Mais surtout, il révèle un regard rétrospectif mouillé de nostalgie, celui-là même qui nourrit ces chantres de la dérive, voir de la décadence de notre monde par rapport à une projection idéale du passé. La chose est implicite à ces ouvrages comparatifs qui questionnent l’état actuel de la morale publique. Le résumé de ses conclusions parle haut et fort: « notre sens moral est désormais émoussé ou déboussolé, et en conséquence, ce que les sagesses pluriséculaires ont identifié comme semences de mort et de destruction des liens humains prolifère librement. »

    Ce que je reproche à ce genre de livre est l’absence de son sujet premier: l’humain et sa nature immédiate qui demeure encore à domestiquer. L’Homme n’est autre chose qu’un animal social. Je garde en mémoire cet expérience faite sur des macaques à qui on avait donné une quantité importante de bananes. Le plus fort d’entre eux s’est accaparé du maximum et s’est assis dessus. Comme on peut le voir ici, la cupidité appartient à la nature bien avant la morale. Certes, les religions, quelles qu’elles soient, cherchent généralement à brider ces pulsions primaires par un appel à la rigueur, aux devoirs devant la divinité ou la communauté (ce qui se croisent parfois), donc au dépassement de soi. Mais la morale n’est pas inscrite dans nos gènes et la relation de l’homme aux diktats religieux résume des millénaires de négociations entre nous mêmes et notre conscience, un dialogue permissif où la moindre fissure permet à l’éléphant d’entrer dans la pièce. Et tant pis pour Kant…

    Aussi la morale tient-elle lieu de débat civilisationnel alors qu’au travers de principes de base comme les sept péchés capitaux on tente ni plus ni moins de sortir de la savane. Il y a ici un appel à l’élévation, un cri qui se lance et se relance depuis toujours en désespoir d’aboutir enfin à l’image que nous projetons, de l’idéal à atteindre. Ceci dit, je suis en désaccord avec l’auteur qui semble voir la morale comme une tour de Babel qu’on construit jusqu’à son effondrement final (d’accord, l’image est bancale mais le style est jolie). Je refuse ce regard sombre et négatif envers l’état actuel des choses. Rien ne distingue notre époque des soubresauts que l’histoire égrène au fil des siècles. Je préfère voir un repli temporaire qui débouchera éventuellement sur une radicalisation dans cet élan de pendule qui caractérise l’humanité.

    Mais delà à prétendre que l’Homme est un être immoral, il y a un pas. Qui que nous soyons, nous ne sommes pas dénués de vertus, vertus soumises par définition à la structures des sociétés. Elle sont différentes de la campagne à la ville, de la mer aux montagnes, du nord au sud, poreuses au pragmatisme, fermées a la facilité. Les vertus répondent à l’Homme et non divin et ne sont donc pas figées mais évoluent. En cela, l’analyse de l’obsolescence des sept péchés capitaux reflète l’oublie progressif de Dieu en Occident mais occulte ce déplacement des vertus sociales qui marque notre époque. Il y a confusion des genres qui amenuise les conclusions de l’ouvrage.

    Je clos en disant que la morale puise avant tout sa puissance dans le regard de l’autre. En marge de la communauté (quelle qu’en soit l’échelle), elle voit sa mécanique anéantie. Or, dans un monde qui s’atomise jusqu’au rang de l’individu, il faut repenser sa forme et son expression en constatant que le discours actuel ne rejoint plus personne.

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