Aveuglements

Dans un article précédent, j’ai déjà abordé le fait que, contrairement aux opinions communément véhiculées sur la place publique, le monde ne sombre pas de plus en plus dans le chaos et la violence. D’où provient alors cette perception? Blâmer « les médias » apparait contre-productif et réducteur, mais empêche aussi de réfléchir sérieusement à la question. Devrions-nous alors revoir les lunettes que nous utilisons pour interpréter le monde? C’est à cette vaste entreprise que s’est attardé Jean-François Colosimo, directeur général des éditions du Cerf, dans son récent essai Aveuglements (Cerf, 2018).

Une mise en garde s’impose d’entrée de jeu : ce livre foisonnant est d’une densité telle qu’on ne peut l’aborder sans un certain état d’esprit. Tout d’abord, son propos ne tient pas de la démonstration, mais s’apparente plutôt à l’exposition. Ainsi, le lecteur avide de réponses n’y trouvera pas son compte, alors que celui qui apprécie les perspectives englobantes trouvera de quoi nourrir ses propres réflexions.

Ensuite, il faut aussi tenir compte du registre dans lequel se situe l’auteur. Le propos aborde l’histoire des idées et leur mise en application dans notre monde actuel. Il ne fait pas une analyse sociopolitique de la situation mondiale, mais présente plutôt les courants souterrains qui nourrissent les idéologies qui abondent de nos jours.

Dans cet essai, la pensée de Colosimo s’articule donc autour des principes de la religion, du politique et de la guerre. C’est ses différents avatars qu’il cherche à comprendre, autant lorsqu’il décortique la vision absolue de la théologie politique développée par le juriste allemand Carl Schmitt que lorsqu’il en dévoile les sources et la postérité. Cette idée s’est incarnée à de nombreuses reprises dans l’histoire sous la forme de mouvements politiques séculiers qui, pour fonder leur propre légitimité, se sont parés de symbolisme et de religieux.

L’auteur commence alors une étonnante généalogie qui révèle la parenté malheureuse entre des moments de l’histoire aussi épars que celui de la Terreur révolutionnaire en France, du nihilisme russe pré- et postcommuniste, du réenchantement du monde, du 11 septembre et de la guerre perpétuelle, totale et omniprésente de notre début de 21e siècle. Avec au banc des accusés non pas un État ou une organisation, mais plutôt le détournement du sens du sacré et du sacrifice.

De cet ouvrage monumental ressortent principalement deux impressions. D’abord, que les Lumières occidentales ont produit une multitude de rejetons qui ne cadrent pas du tout dans notre conception bienveillante de la Modernité. Mais aussi, que ces mêmes Lumières ont, paradoxalement, contribuées à aveugler les Occidentaux aux sens du religieux, leur retirant ainsi les clefs d’interprétation d’un monde qui refuse d’être catégorisé et rationalisé complètement.

La taille de l’analyse de l’auteur a de quoi donner le vertige. Est-ce à dire qu’il faut l’adopter intégralement sans la questionner? Ce serait là détourner le sens d’une œuvre qui gagne à être questionnée, mais surtout méditée. Car, après tout, si l’humain est un animal rationnel, n’est-il pas aussi un animal spirituel?

Image : Golden Lady Justice, Bruges, Belgium, Emmanuel Huybrechts (2008)

1 Comment

  1. Commençons par nous entendre sur une chose essentielle: le monde ne sombre pas dans le chaos et la violence. De tout temps le monde a été chaotique et violent parce que soumis à l’arbitraire d’intérêts singuliers qui ont réduit le bien commun à leurs paradigmes propres. Des penseurs ont cherché et cherchent encore (comme Jean-François Colosimo) la source et le sens de cette dérive qui semble inscrite au plus profond de l’ADN de l’humanité. Les philosophes croisent économie, politique, société ou religion à la recherche de la racine première du mal selon des chemins souvent opposés mais fédérés par la certitude d’avoir raison. Sinon, pourquoi écrire?

    Cette recherche de la vérité est le propre de l’animal rationnel que nous sommes, elle braque la pensée, la confine à un parti et s’oppose en conflits académiques qui nourrissent les manuels d’histoire des idées. Si la résolution du dialogue philosophique ne règle souvent par un souverain mépris de l’autre, plusieurs se sont concluent par la cigüe, les bûchers, la guillotine ou les chambres à gaz. Encore aujourd’hui combien sont soumis à la torture ou le peloton d’exécution pour avoir réfléchit à rebours de l’idéologie dominante (ou imposée).

    Est-ce à dire que les idées sont moteurs de conflits, que le progrès des idées est imperméable à l’esprit guerrier de l’Homme? On évoque souvent l’Esprit des lumières avec nostalgie, celle de l’éviction de l’axiome religieux au sein de la pensée dites rationnelle, comme si ce dernier était garant d’une pensée à la fois équilibrée et conforme au bien du plus grand nombre. C’est faire fi de trois monuments de l’histoire: les croisades, l’inquisition et les guerres de religions. La première permettait à des chevaliers appauvris de s’enrichir (ex: le sac de Constantinople), le second à assoir la toute puissance de l’Église et le troisième à autoriser de grands nobles à piller les biens de cette même Église. Les siècles ont largement démontré que le spirituel est un objet à prendre et à utiliser comme un outil entres les mains des puissants. Inversement, la pensée qui se targue de rationalité (depuis les Lumières), a fait l’objet de toutes les manipulations pour justifier l’horreur des deux derniers siècles (ex: l’avortement). Non pas que la pensée humaine soir exempt de bien, mais elle est sujette à récupération quel qu’en soit la forme.

    De plus, il faut convenir que la guerre est un phénomène universel qui sert des buts pragmatiques. Des tributs les plus primitives aux sociétés les plus développées, on se bat dans le but d’obtenir quelque chose. L’équation est simple. Aussi faut-il s’interroger sur ceux qui exécutent ce calcul et pour quelle raison. C’est ici que je me fais de gauche et souligne la pertinence du matérialisme historique de Marx et d’Engels. Le nombre n’a jamais qu’un rôle de figurant durant les conflits alors que les véritables acteurs sont ceux-là même qui ont intérêt à la guerre: les possédants. L’argent sert l’argent, jamais le bien commun sinon par nécessité. L’idéologie embrigade, elle fusionne les intérêts opposés dans l’Illusion d’une cause commune alors qu’en en définitive il n’y aura qu’un seul vainqueur, le semeur ou le pâtre, les chefs de guerre, le monarque ou le grand capital.

    Aussi, la guerre, la violence et la chaos ne sont-il à chercher ailleurs qu’au creux de ces sentiments simples mais fondateurs de l’humanité: la cupidité, l’amoralité, l’égoïsme, la soif de puissance. Peut-on se surprendre que le Christ ait été crucifié?

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