Appelé par mon nom, envoyé en son Nom

Si la crise morale provoquée par le scandale des abus sexuels souligne à gros traits la nécessité, pour l’Église, d’affronter le cléricalisme qui la gangrène depuis si longtemps, d’autres raisons l’y poussent également.

L’une des plus pressantes réside dans le fait que les chances de l’Église de prendre avec succès le fameux « tournant missionnaire » dépendent largement de l’ampleur et de la qualité de l’engagement des laïques à tous les niveaux de la vie des communautés. Une paroisse vivotant aux crochets des initiatives de son seul curé, aussi charismatique et entreprenant soit-il, n’a, aujourd’hui, aucune chance de faire entendre l’Évangile au-delà du groupe des initiés.

C’est ainsi que la grande majorité des ouvrages qui essaient de penser « l’Église en sortie » insiste sur l’importance et la diversité des ministères, officiels ou officieux, échus à chaque baptisé – et non pas seulement aux clercs.

Appelé par mon nom, envoyé en son Nom. Causeries sur l’Église en sortie, de Mgr Paul-André Durocher (Novalis, 2019) ne fait pas exception à la règle. Le livre, qui paraîtra ce lundi, prend son élan à partir d’une scène néotestamentaire « laïque », si l’on peut dire : l’apparition du Ressuscité à Marie-Madeleine. L’auteur souligne à quel point la séquence est un « événement à double face », indissociablement une nomination (« Marie ! ») et un envoi en mission (« Va trouver mes frères pour leur dire… »).

En cela, la scène s’inscrit dans le prolongement d’une rhétorique biblique notoire : faire résonner le nom d’un personnage avec sa mission. Pensons, par exemple, à Moïse, qui signifie « sauvé des eaux », non pas seulement en raison du fait que Moïse fut littéralement sauvé des eaux du Nil enfant, mais aussi en référence à sa vocation : Moïse sauvera son peuple des eaux (symbole de mort chez les Hébreux, qui étaient tout sauf un peuple de marins), ce qui est suggéré avec force dans l’épisode de la « séparation des eaux » de la mer Rouge (ou de la mer des Joncs, selon l’exégèse moderne).

Mgr Durocher montre bien que la logique « nomination-mission » est constitutive de la vie de foi de chaque baptisé, et de l’Église elle-même en sa globalité. Une fois cela bien mis en évidence, il donne des pistes de transformation de nos paroisses actuelles, afin qu’en plus d’être des « Églises-communauté », elles deviennent également des « Églises-mouvement ».

Et les prêtres, dans tout cela ? L’auteur leur accorde un rôle structurant particulier, dans la lignée de la plus pure Tradition. Mais ce rôle n’a plus rien à voir avec la gestion quasi-autarcique et verticale du passé. La fécondité du prêtre n’est pas mesurée en fonction de la docilité des fidèles à la réception des enseignements et des sacrements, mais en proportion de leur engagement : « La qualité de notre ministère [de prêtre] se vérifie quand les laïques s’engagent pour la mission de l’Église. »

Par ailleurs, l’une des grandes forces de l’ouvrage de Mgr Durocher est de traiter l’enjeu du tournant missionnaire à partir des sacrements du baptême, de la confirmation et de l’eucharistie. La préparation et la célébration de ces sacrements constituent aujourd’hui l’essentiel de l’activité de bien des communautés. Si l’on veut rendre celles-ci missionnaires, il ne s’agit pas de les convaincre de délaisser cet aspect de la vie de l’Église pour consacrer plus de temps aux tâches de mission. Ce n’est ni réaliste ni, surtout,  souhaitable : la vie sacramentelle est dans sa nature même tout orientée vers la mission. Il s’agit de le redécouvrir, puis de le vivre à nouveau.

En guise de conclusion, notons le ton éminemment personnel, chaleureux, pastoral de l’ouvrage. Les chapitres se déclinent comme autant de « causeries », et s’ils cherchent à convaincre, c’est avant tout par effet d’entraînement, par accumulation de considérations dont la justesse sautera aux yeux de tout baptisé.

Image: Exit point, Tormod Ulsberg (2013)

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