À la recherche du bonheur

En tant que tel, publier un ouvrage d’exégèse sur un livre biblique ne comptant que quelques chapitres, ce n’est guère excitant: cela a-t-il vraiment des chances de se vendre, de toucher un large public ? Pas vraiment… sauf si :

  • Le livre en question est celui de Qohélet, l’auteur le plus post-moderne, si vous me permettez l’anachronisme, des écrivains bibliques;

  • L’ouvrage fait un peu d’exégèse, passant d’un verset à l’autre, mais ouvre aussi, régulièrement, des pistes d’actualisation intéressantes;

  • L’auteur est à la fois un savant rigoureux, un pédagogue accompli, une belle plume et un homme sympathique – ce qu’est assurément le prémontré Michel Proulx.

Bref, À la recherche du bonheur. Une lecture du livre de Qohélet, qui vient de sortir chez Novalis, a bel et bien le potentiel d’être un bouquin ayant un impact concret dans la vie d’un nombre étendu de personnes. L’auteur n’y révolutionne pas les études bibliques, mais nous fait entrer avec grâce dans l’esprit tourmenté d’un chercheur de Dieu dans lequel il est facile de se reconnaître. Ses questionnements décapent, car ils mettent à l’épreuve la théologie de son époque, la retournent dans tous les sens afin qu’elle développe le souci de se renouveler en fonction des nouvelles questions qui émergent. Que cet aiguillon de renouvellement fasse partie de la Bible nous enseigne qu’il est nécessaire, à notre époque également, de se laisser éperonner de la sorte, dans notre propre confort théologique, philosophique, etc.

À la recherche du bonheur

En terminant, voici un extrait du livre:

Aux versets 9 et 10, Qohéleth conclut qu’il n’y a rien de nouveau sous le soleil. Plusieurs choses sont certes présentées comme des nouveautés, mais il soutient qu’en réalité, elles n’en sont pas. Nous estimons peut-être que ce passage ne s’applique plus à nous, aujourd’hui. Le monde change tellement vite! Au cours des quarante dernières années, les changements technologiques se sont multipliés : le four à micro-ondes, l’ordinateur, l’Internet, les téléphones cellulaires – et intelligents –, et toutes les formidables avancées médicales. Toutes ces nouveautés techniques et scientifiques peuvent nous aveugler et nous empêcher de nous rendre compte que la situation de l’être humain demeure profondément la même. Nous restons des êtres fragiles, vulnérables et mortels. Nous continuons à faire face à l’angoisse de la mort. On a beau utiliser le laser dans certaines interventions chirurgicales, on a beau greffer des organes, tous les humains finissent quand même par mourir. On a découvert comment guérir certaines maladies, mais on a perdu le contrôle devant certaines bactéries et certains virus. Pensons à l’épidémie causée par le virus Ebola. Malgré les engrais qui permettent des récoltes plus abondantes, malgré les moyens sophistiqués d’extraire les matières premières, il y a encore sur terre un nombre incroyable d’affamés, qui vivent dans une pauvreté déshumanisante. Des conflits armés et des guerres éclatent de plus en plus souvent malgré les organismes internationaux, malgré la mondialisation. Par ailleurs, il suffit d’écouter les paroles des chansons qui passent sur les ondes des radios populaires pour nous rendre compte que les préoccupations humaines restent fondamentalement les mêmes : il y est toujours question des hauts et des bas des relations amoureuses. Est-ce différent de ce dont traitaient les compositeurs d’opéras des siècles passés ou les troubadours du Moyen Âge? Malgré un certain nombre de nouveautés, l’essentiel de l’aventure humaine demeure donc la même, et l’être humain fait face aux mêmes défis fondamentaux que ceux du temps de Qohéleth. Nous ne parvenons pas à produire une nouveauté telle qu’elle changerait notre condition d’êtres vulnérables et mortels.

Le Nouveau Testament enseignera plus tard qu’il existe bel et bien une nouveauté fondamentale, celle que suscite la résurrection de Jésus. Pour ses disciples, cet événement apporte un changement radical à la condition humaine. En effet, les auteurs bibliques confessent que la résurrection de Jésus rend possible l’espérance de notre propre résurrection. Cette nouveauté ouvre une espérance à ceux et celles qui adhèrent au Christ par la foi, et cela éclaire leur quotidien d’une façon très réelle. Cette espérance de la résurrection à venir ne fait cependant pas échapper pour autant à la réalité de la condition humaine en ce monde avec tout ce qu’elle comporte de limites. En ce sens, la réflexion de Qohéleth garde toute sa pertinence.

Photo: Taylor McBride, Searching (2011)

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