À la droite de Dieu

Vus d’outre-Atlantique, les événements autour de la Manif pour tous française, de 2012 à 2014 environ, avaient de quoi surprendre : on imaginait mal pareille mobilisation, au Québec, au nom d’une cause identifiée comme conservatrice : la défense du mariage et donc l’opposition à la loi Taubira sur le mariage des personnes de même sexe. Pas seulement parce que les Québécois manifestent moins volontiers; mais d’abord et avant tout parce que la seule vraie mobilisation sociale des dernières années, celle des « carrés rouges », avait au contraire rassemblé les forces les plus progressistes de la société.

C’est que la crise avait une dimension religieuse, et qu’en France, les milieux catholiques bénéficient d’une bien plus grande vitalité qu’au Québec. Il faut dire que par rapport au catholicisme, les Français n’en sont pas au même point : quand la Révolution tranquille a éclaté au Québec, plusieurs décennies les éloignaient déjà de la consommation officielle de la séparation de l’Église et de l’État, en 1905. Autrement dit, le catholicisme ne fait plus office de repoussoir identitaire en France, ou en tout cas pas autant qu’au Québec où le traumatisme est encore frais; ainsi, le catholicisme français est, grosso modo, davantage décomplexé.

Décomplexé, mais de plus en plus minoritaire, et cela explique en partie, paradoxalement, le succès populaire de la Manif pour tous. C’est en tout cas l’une des thèses de Jérôme Fourquet, dans son essai À la droite de Dieu, paru au Cerf récemment, et qui examine, maintes statistiques à l’appui, le phénomène du réveil de la droite chrétienne en France.

En fait, selon l’auteur, depuis des décennies existait une sorte d’entente implicite, un modus vivendi, entre les milieux catholiques français et la République. Celle-ci gouvernait dans un esprit de catho-laïcité dans laquelle la plupart des catholiques trouvaient leur compte. Et quand ce n’était pas le cas, comme en 1984 alors que la gauche s’attaquait à « l’école libre », les protestations des catholiques suffisaient pour faire reculer le gouvernement.

Or, en 2012, la loi Taubira s’est attaquée frontalement à ce qui était perçu par beaucoup comme une valeur cardinale du catholicisme, la famille; et plus significatif encore : au train où se déroulaient les événements, l’opposition des catholiques n’allait entraîner aucune révision, aucun compromis de la loi.

Ainsi, les catholiques se sont rendu compte qu’ils ne bénéficiaient plus de privilèges dans leur relation avec l’État. Réveil brutal ! Ils ont donc dû se résoudre à jouer le jeu de tous les autres groupes de pression : faire des alliances, manifester, faire du lobbying, etc.

C’est là un résumé bien rapide, et pour ceux et celles qui s’intéressent aux enjeux sociologiques et politiques liés au catholicisme français, il vaut largement la peine de parcourir l’ouvrage de Fourquet, très bien documenté. De l’appui des catholiques pratiquants à François Fillon ou Marine Le Pen jusqu’à l’évolution de la Manif pour tous autant comme « marque » que comme mouvement, l’essai est très éclairant, du moins pour les lecteurs qui ne suivent pas ces dossiers de très près depuis les dernières années.

À terme, dans un contexte où un projet de loi sur la procréation médicalement assistée pour les femmes homosexuelles se prépare, où l’islam fait peur à bien des Français et où les orientations plus progressistes du pape François marginalisent la frange conservatrice, Fourquet estime qu’une radicalisation prochaine de la droite chrétienne française, en déclin démographique, est plus que possible.

Point intéressant à noter, également : le psychodrame autour de la question du mariage des personnes de même sexe a eu comme effet d’ouvrir la conversation sur ce sujet dans bien des familles. Tellement que dans l’électorat étiqueté comme « catholique pratiquant », le soutien à la loi Taubira est passé de 31% à 48% en seulement quatre ans. Sans faire le raccourci de conclure que le fait qu’il y ait débat de société avantage à moyen terme les positions progressistes, il y a là matière à réflexion.

Image: 3ème Manif pour tous, novopress.info (2013)

2 Comments

  1. Dans l’édition du Devoir du 30 avril, la Presse Canadienne faisait référence à l’organisme Québec-vie dont la mission première est de défendre le droit à la vie (comprendre combattre l’avortement) et de dénoncer la… sodomie. Comment ne pas rester perplexe face à l’usage d’un mot dont l’archaïsme, pour ne pas dire l’obsolescence, réduit la pluralité sexuelle à un acte unique? On s’interroge sur leur capacité à raisonner l’émancipation et l’accès de la communauté LGBT à un régime de droit égalitaire. Pourtant, cet organisme loge dans les sous-sols d’une église montréalaise et semble profiter de la bienveillance de l’archidiocèse.

    Mais quel est donc le rapport avec le résumé de l’ouvrage de Jérôme Fourquet? Il tient au fait qu’en France on est de grandes gueules tandis qu’au Québec on est frileux, on se tait. Là-bas les catholiques affirment haut et fort leurs désaccords avec les victoires de la communautés LGBT alors qu’ici on se referme sur soi-même, on garde un silence buté, à la limite du calcul, du mépris. Quel espoir y a t-il alors pour le dialogue? C’est embêtant car une des églises les plus actives de Montréal est précisément St-Pierre Apôtre, massivement fréquentée par la communauté LGBT grâce à la pastorale d’ouverture pratiquée par les Oblats de Marie-Immaculée. Un tel succès mériterait une reconnaissance de la part de son évêque. Mais Mgr Lépine a toujours refusé d’y célébrer une messe (contrairement au cardinal Turcotte qui apporta son appuis officiel à l’œuvre oblate). Au contraire, il a retiré cette église des mains des oblats qui, pourtant, en était à la tête depuis 1848 (à la demande Mgr Bourget).

    Non, le Québec n’est pas la France où la franchise du débat ne craint pas la critique. Ici l’archidiocèse de Montréal préfère l’ombre, une attitude qui n’est pas sans suggérer des relents de la grande noirceur, l’influence de l’Opus Dei, des résistances intégristes qui confinent à l’auto-destruction. Quel contraste avec cette Assemblée des évêques du Québec qui, en son temps, prenait des positions sociales vigoureusement progressistes, avec ces jésuites ou ces dominicains qui se battent pour le progrès des idées. Mais l’autorité limite la portée des choses, une autorité qui se révèle de plus en plus obscurantiste en ce qui a trait aux enjeux LGBT.

    Mais j’y pense, pourquoi ne pas aplanir ces différents et ne pas proposer une seule voiture dans laquelle monteraient M. Trudeau, M. Couillard, Mme Plante et Mgr Lépine lors de la prochaine parade du Gay Pride? Après tout, ils sont tous chrétiens… et puis cela ferait très français.

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