L’Église, un « petit reste » ?

S’il y a bien des passages des livres prophétiques de la Bible qui sonnent d’actualité aux chrétiens occidentaux d’aujourd’hui, ce sont sans doute ceux qualifiant Israël, ou une partie de ce peuple, de « petit reste ». Nombre de croyants – et les plus « pratiquants » d’entre eux de manière particulièrement aiguë – se sentent un peu comme les rescapés d’un immense naufrage, d’un étrange Déluge.

Walter Vogels, professeur émérite d’exégèse à l’Université Saint-Paul, ouvre son tout récent Le petit reste dans la Bible (Cerf, 2018) avec ce constat, et dans l’optique que si les enjeux d’aujourd’hui peuvent ouvrir de nouvelles pistes d’interprétation de la Bible, il est tout aussi vrai que celle-ci constitue un soutien indépassable pour affronter les défis de notre temps. Autrement dit, le réel illumine les Écritures et vice versa.

Ainsi, l’auteur interroge la situation existentielle de l’Église actuelle à la lumière du message théologique propre à la notion de « petit reste ». Après en avoir déployé la riche étymologie, il explique l’évolution du groupe auquel le « reste » renvoie dans les livres bibliques. En quelques mots :

Avant l’exil, le reste est le peuple qui a survécu en terre sainte; pendant l’exil le reste est à Babylone; après l’exil le reste est constitué des rapatriés revenus en terre sainte.

Des constances se dégagent de l’analyse des textes : les mentions du « petit reste » s’accompagnent toujours de l’évocation d’une destruction, d’un désastre qui suscite systématiquement le désespoir et les lamentations de l’ensemble du peuple. Mais un espoir de relèvement, souvent bien timide et qui s’avère parfois illusoire, adoucit également toujours ces passages.

Destruction et espoir de reconstruction. Mort et résurrection. On connaît bien la dynamique. Alors à terme, qu’est-ce que l’étude du « petit reste » nous apprend sur la situation de décroissance actuelle de l’Église occidentale ? Vogels reste évasif à cet égard, mais souligne tout de même quelques points à méditer :

  • Les limites de la comparaison : alors que le « petit reste » biblique résultait d’une cause extérieure (guerre ou cataclysme naturel), le présent déclin est l’effet d’une cause intérieure : l’exode, silencieux ou tapageur, des membres même de l’Église.
  • La valeur de la comparaison : les communautés chrétiennes font bel et bien, tout comme l’Israël antique, l’expérience d’une perte douloureuse.
  • L’intérêt de l’interprétation théologique des prophètes bibliques pour comprendre la situation actuelle : déclin comme conséquence du « péché », tant celui de l’Église que celui des personnes qui la quittent.
  • L’ambiguïté quant à l’identité du « petit reste » actuel. Chacun tend à penser qu’il fait partie du petit reste; or, si le relèvement a lieu, ce sera sans doute le résultat d’efforts conjugués de groupes de sensibilités catholiques différentes – ce qui n’ira pas sans tension.
  • Le relèvement comme pur don de miséricorde de la part de Dieu.
  • Si l’on en croit l’Écriture, le relèvement a deux conditions sine qua none : la fin de la violence et le primat de la double Loi de l’amour de Dieu et du prochain.

Bref, que l’on soit du type pessimiste (« l’Église s’écroule, c’était bien mieux avant »), du type optimiste (« l’Église progresse ailleurs dans le monde, ça ne va pas mal du tout ») ou d’un type intermédiaire (« l’Église souffre mais c’est un temps de purification nécessaire »), on achève le parcours proposé par Vogels un peu plus savant et un peu moins complaisant.

Image: Anasazi ruins, Paolo Rosa (2010)

1 Comment

  1. Le « petit reste » pose la question de l’exode, celui du plus grand nombre, des insuffisances d’une institution qui peine à répondre aux préoccupations de la modernité, dont l’organisation appartient au haut moyen-âge et demeure une monarchie de droit divin qui distribue encore aujourd’hui des décorations d’Ancien régime. Une religion qui promène ses cadavres en place publique ou en procession, qui nourrit la crédulité des croyants en montrant le faux Saint-suaire, qui commémore le dépouillement de la dernière Cène sous un dais de bronze parmi les ors et les marbres. Le « petit reste » est un constat d’échec qui oblige à la cohérence, un appel à l’intégrité dans la foi et au refoulement dans l’humilité d’une Curie qui fait scandale. Le temps est court car ce « petit reste » ne se renouvelle pour ainsi dire pas et avant longtemps les cloches ne sonneront plus que pour la poussière.

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