Pourquoi aller à la messe ?

COLLABORATION SPÉCIALE: Sylvie Marcoux, rédactrice en chef adjointe de Prions en Église

Cette question peut sembler banale, mais elle est loin de l’être. En un éclair, elle a jailli dans le cerveau de l’auteure et religieuse dominicaine Anne Lécu le jour de l’assassinat du père Jacques Hamel dans son église de Saint-Étienne-de-Rouvray le 26 juillet 2016. Ce drame l’a bouleversée et il a réveillé en elle le désir d’approfondir le sens de l’eucharistie, non pas théoriquement, mais en se mettant dans la peau des fidèles. Pourquoi vont-ils à la messe et que vivent-ils au juste quand ils y sont rassemblés pour célébrer le mystère eucharistique?

Dans son livre, intitulé Ceci est mon corps (Cerf, 2018), Anne Lécu ne fait pas que répondre à ces questions. Elle se mouille aussi en les explorant à partir de sa propre expérience, de ce qu’elle vit à la messe à l’instar de nombre de fidèles dont elle fait partie. L’auteure affirme que quitter la maison pour aller à l’église, fût-elle à deux pas, est le début d’un exode. Nous y venons avec nos doutes, nos errances, nos espérances, comme les Hébreux dans le désert. Nous portons exactement les mêmes questionnements qu’eux à quelques milliers d’années d’intervalle: pourquoi la maladie et la mort de ceux que nous aimons? […] Que transmettre à nos enfants et comment? […] Qu’est-ce qui justifie notre existence? C’est là que l’espérance chrétienne entre en jeu en nous redonnant confiance. Celle d’être entendu, reconnu, porté, transporté et même transfiguré pour reprendre les propres mots de l’auteure. C’est la messe qui nous ouvre en grande partie à cette espérance. Selon Anne Lécu, par sa liturgie, elle nous ramène aux fondements mêmes de notre foi.

Admirablement bien écrit, son essai en trois temps revisite les grandes étapes de la vie du Christ à travers la célébration eucharistique: l’incarnation, la crucifixion et la résurrection. Pour Anne Lécu, la messe est le lieu où nous sommes associés à ces grands mystères, où nous nous configurons au Christ. Elle écrit : En célébrant le Christ, et sa vie donnée qui nourrit nos vies, nous ne pouvons qu’à notre tour être concernés par tout être humain et par les questions de nos contemporains. Ainsi, chaque célébration nous invite à devenir ensemble Celui que nous célébrons. Il s’agit là du cœur de son essai. Celui-ci nous fait découvrir toute la richesse de la liturgie qui rend présent le Christ et le don de sa vie pour la rédemption du monde. Nous en ressortons grandis, vivifiés avec en tête certaines phrases clés. Pour ma part, il y en a deux qui me sont restées et que j’ai longuement méditées au terme de ma lecture: Dieu mendie en nous une place et Nous n’allons pas à la messe pour nous-mêmes, mais pour les autres. En cela, ce livre est marquant et même surprenant. Il nous interroge, nous travaille de l’intérieur bien après l’avoir lu. Nul doute qu’il saura renouveler pour vous aussi votre vision de l’eucharistie, comme il l’a fait pour moi, en répondant de mille manières à la question de départ: pourquoi allons-nous à la messe?

Image : Eucharistie auf dem Kornfeld, Carsten Leinhäuser (2009)

2 Comments

  1. « Quand nous serons nourris de son Corps et de son Sang et remplis de l’Esprit Saint, accorde nous d’être un seul Corps et un seul Esprit dans le Christ. »

    Si, au cours de la messe, il y a une phrase prononcée par le prêtre officiant qui reconnait la pluralité des croyants, c’est bien celle-là. Elle reconnait la multitude des routes individuelles vers ce même but incarné par l’Eucharistie. Autant de vies, d’expériences variées, de blessures et de bonheurs personnels, de contentements et de doutes, d’attentes et de malentendus qui sont appelés à se fondre en une seule égalité radicale au sein même du Christ. Or, un tel nivellement n’est véritablement possible qu’avec le temps, ce recul par rapport à soi, une distance qui paradoxalement nous rapproche des intentons du fils de Dieu. La messe est un exercice de dépouillement au travers de la Parole récitée. Toutefois, certains entendent tandis que d’autre écoute.

    « Seigneur, je ne suis pas digne de te recevoir… » Ce rappel de notre indignité profonde au partage du sacré me mouille toujours les yeux. Cet instant précédant l’Eucharistie nous montre individuellement nos routes respectives qu’ils nous restent à parcourir, comme une mesure de l’accompli et de ses insuffisances. Contraints par nos faiblesses, nos négociations avec le Père, nos limites, nous complétons par un appel à l’aide « …mais dit seulement une parole et je serai guéri. » C’est une des grandes gloires de la messe, celle d’interroger nos intégrités, de nous présenter nus devant le Père et de ne pouvoir cacher l’indicible qu’à nous-même. Chaque messe sont des instants de vérité où, face à Son regard et aux nôtres, nous sommes obligés à la sincérité ou au mensonge.

    Mais la messe n’est pas violence. C’est une sollicitation douce, patiente et qui invite à croître en Christ en marche vers le Père. À mes yeux, une assistance hebdomadaire ne suffit pas à lier les textes, à recevoir les lumières de l’homélie, à démystifier le spectacle des rites, à entendre l’appel insistant de Dieu envers chacun de nous et, surtout, à développer une complicité avec le prêtre. Il faut faire de l’église sa seconde demeure, un lieu de rencontre comme ces cafés où on aime s’attarder entre amis malgré la touffeur de l’été ou les froidures de l’hiver. Il ne suffit pas d’y laisser glisser son regard sur les statues et les vitraux en attente de la messe. En préparation de notre rencontre avec le Christ, nous devrions tous s’enfouir dans la prière, se mettre en présence du Père et s’offrir entièrement. Car la messe excède de loin cette demi-heure quotidienne. Elle commence bien avant ou se termine bien après, un temps qui introduit ou conclu sur un engagement personnel aussi petit soit-il. Il faut qu’après ces moments d’intimité avec Lui nous en ressortions touchés, certes, mais différents.

    L’écoute indifférente est le grand ennemis de la redondance des messes. Les prières, les réponds, les chants contribuent aux récitations mécaniques sur un ton monocorde. Les prières, parlons-en, elles se désincarnent sous le souffle délétère de l’habitude. Je rêve du jour où le prêtre imposera un rythme lent avec invitation à l’écoute des paroles. Prier n’est pas réciter.

    La messe est cette main que nous tend le Père. Comment peut-on la négliger. Je rends grâce à Dieu pour la foi. Merci!!!

  2. Mais encore…

    Comment ai-je pu oublier que la messe c’est avant tout l’accueil inconditionnel au cœur de ces grands vaisseaux de la foi dont la carène inversée abrite l’espoir, la recherche de Dieu ou tout simplement de l’autre. Ces grands écrins construits pour assembler, lover devrais-je dire tout au pied de l’autel, témoin de Dieu et des grandeurs et misères des hommes. « Vous ferez cela en mémoire de moi » et voilà qu’on adosse au devoir de commémoration le souvenir des défunts, l’ordinaire y croisant la sainteté, des unions éphémères sous le regard de l’éternel, le baptême de Jean, les cris des fidèles inscrits au livre des intentions et quoi encore. Au cours du temps, la dernière cène, cette première messe, s’est faite caravelle en demandant au Christ d’ajouter à sa croix les nôtres, cette messe devenue rivière puis fleuve dont le tumulte des flots nous projette entre Ses mains. La messe est ce quai où s’embarquent pêle-mêle les hâtifs et les retardataires vers une quête à l’échelle de chacun. Il n’y a de ligne de partage que dans le regard de ceux qui jugent, ceux-là qui se citent en exemple et se proposent comme modèle. Mais la messe n’est-elle pas cet appel à l’humilité qui baigne la totalité des Évangiles? Comment prétendre à Ses pieds? D’autant que le souffle de l’Esprit, celui qui fait vaciller les cierges et les consciences, circule librement en église et sur le monde. La messe est cette occasion merveilleuse de respirer l’Esprit à grande bouffée, d’en insuffler les grâces jusqu’à la griserie, cet instant bénit et fugace où nous sommes portés par une joie profonde de communier au Père. Certes, ce n’est pas tous les jours fête mais lorsque cela se produit il y a du jour sous nos semelles.

    Il y aurait encore beaucoup à dire mais je cède le pas à d’autre témoins.

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