L’ombre de nos nuits

J’ai toujours aimé jouer. Je l’avoue, s’il était possible de vivre une existence parallèle, ma plus grande tentation ne serait pas de la consacrer à devenir un second Curé d’Ars, mais bien à m’abîmer à fond dans un des nombreux jeux vidéo que je n’ai pas le temps, dans ma vie réelle, d’explorer.

Dans les sports, j’adopte spontanément une posture défensive : style relanceur au tennis, gardien de but au hockey, style bloqueur au tennis de table, etc. Pareillement, dans les jeux d’action tablant sur un imaginaire guerrier, je me sens naturellement porté à choisir les personnages n’étant pas destinés à la clameur indistincte du front. Par exemple, les archers. Quel plaisir de s’embusquer, de tirer une volée de flèches virtuelles, et de voir l’ennemi visé s’enrager de la mauvaise surprise, et de la nature quasi-intangible du péril !

Pas étonnant, alors, que les grands événements de la vie sont souvent comparés à des flèches qui nous atteignent par surprise. Ainsi du grand amour (Cupidon !). À l’élément de surprise se joint le sentiment d’avoir été transpercé : la blessure d’amour dans le meilleur des cas, ou alors l’impression de voir s’écouler une partie de nous suite à une tragédie.

La « blessure par flèche » est au cœur du dernier roman de Gaëlle Josse, L’ombre de nos nuits (Éditions Noir sur Blanc [Notabilia], 2016). Tout d’abord, le tableau peint par Georges de la Tour, Saint Sébastien soigné par Irène. Selon la légende, refusant d’abjurer sa foi, le centurion Sébastien aurait été généreusement arrosé de flèches par ses propres archers, sur l’ordre de l’Empereur, mais aurait miraculeusement survécu. L’auteure s’inspire de cette improbable guérison pour en faire une figure de résilience : les drames ont fondu sur moi, mais je suis toujours vivant.

Josse met donc en scène trois « transpercés narrateurs » (ainsi que d’autres transpercés, mais que l’on découvre par la voix des trois autres) : le peintre Georges de la Tour, désespéré par la barbarie de son époque et ses nombreuses calamités; son apprenti Laurent, orphelin d’une famille criblée par les carreaux de la peste et transi d’amour pour la fille de son maître; puis une femme anonyme de notre époque, se relevant difficilement d’une folle passion amoureuse pour un homme qui n’y répondait que mollement.

Chacun à leur façon, les trois sont attachés à leurs blessures. Ils vivent sous le couvert d’une ombre. Mais petit à petit, leurs blessures cicatrisent, ils les assument d’une manière nouvelle, et l’aube finit par poindre.

Si le jeu des correspondances est un peu trop délié, et si la langueur du personnage de l’amoureuse en deuil finit par lasser quelque peu, il reste que le tout est assez entraînant. Certains passages entremêlent avec art les divers motifs abordés obliquement dans le roman – l’amour, les illusions volontaires, les blessures du passé nourrissant la défiance, l’innocence, etc. Comme celui-ci :

Je songe à cette nécessaire innocence qui nous habite lorsque nous voulons croire celui, celle que nous aimons viagra soft acheter. Si l’amour ne s’accompagne pas d’une totale confiance, il n’est pas. Il est aventure, parenthèse, emballement, caprice, arrangement, plaisir, loisir. Croire en l’autre suppose l’abandon de nos résistances, de notre défiance. Don total qu’on veut croire réciproque. Si, à l’instant de la rencontre, cela n’est pas, nous ne savons pas aimer. Si notre voix ne vacille pas, ne tremble pas, comme tout notre être vacille et tremble, nous ne savons pas aimer.

Image: Georges de la Tour, Saint Sébastien soigné par Irène (détail), (vers 1649), photo Frédéric Tison (octobre 2013).

4 Comments

  1. « Si, à l’instant de la rencontre, cela n’est pas, nous ne savons pas aimer. Si notre voix ne vacille pas, ne tremble pas, comme tout notre être vacille et tremble, nous ne savons pas aimer. »

    Accordez-vous encore vingt ans pour donner ce genre de leçon.

  2. Cela n’est pas de moi, M. Lalonde, et par ailleurs ce n’est pas une leçon; plutôt la conviction d’une narratrice qui a du souffle.

  3. Déterminer les conditions d’un amour véritable, c’est proposer une définition exclusive plutôt qu’inclusive. Sa proposition même disqualifie la multiplicité des formes qu’il peut prendre au cours d’une vie, selon la richesse ou la pauvreté des rencontres. C’est prétendre à la rectitude, chercher à séparer le vrai du faux et consiste, en tant que locuteur, à se projeter dans un modèle idéal, se faire modèle au yeux de tous. Convenez qu’en d’autres circonstances, ce genre de conviction conduit à bien des excès.

    Je suis critique et conscient que questionner beaucoup dérange. Mais je reste intègre face à mon opinion. À mes yeux il s’agit d’une leçon et la reprendre dans votre texte (très bon d’ailleurs) contribue à la créditer de votre crédibilité.

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