Pas de 50 shades of grey dans l’ombre de la Croix

Il est rare que la sortie d’un disque de musique « rock indé » concerne, de près ou de loin, les milieux chrétiens. Pour ça, il y a du rock chrétien, de la pop-louange, etc. Mais pour les croyants qui cherchent à être interpellés, en tant que chercheurs de Dieu, par ce qui se fait de plus stimulant dans la panoplie des propositions musicales actuelles, disons que c’est plus souvent l’hiver que le printemps.

Bon, quand même, on n’en est pas réduits à écouter en boucle le chef d’œuvre de Neutral Milk Hotel, The Aeroplane Over the Sea, qui date déjà de 1998 – bien que la pièce Le Journal d’Anne Franck, montée au TNM cet hiver, nous a donné l’occasion d’y revenir et d’en abuser la conscience tranquille. On n’en est pas là, disais-je, car depuis 2000 (mais plus sérieusement depuis 2003 avec l’album Michigan), on peut compter régulièrement sur Sufjan Stevens pour nous égayer un peu l’âme en même temps que les tympans. Une année sans album ? Pas grave : ses deux coffrets de Noël me préparent chaque année à festoyer en communion avec le Christ et sa… « Christmas Unicorn » !

Mais de toute façon, nous ne vivrons pas une telle année de vaches maigres : aujourd’hui paraît Carrie & Lowell. Et le 30 avril, le monsieur sera à la Place-des-Arts.

Si l’on en croit les critiques et les hipsters, le nouvel album est non seulement le plus émouvant de la carrière de Stevens, mais il est truffé, comme d’habitude, de scènes bibliques revisitées, ou de référents chrétiens maniés avec originalité. Plus que tout, on peut y recueillir les états d’âme d’un Sufjan hanté par l’absence de sa mère, Carrie. Dans une entrevue de fond menée par Ryan Dombal pour le webzine Pitchfork, on apprend que Carrie a quitté la maison familiale lorsque Sufjan avait 1 an, et que l’essentiel des impressions de ce dernier sur sa mère datent de ses vacances estivales chez son beau-père Lowell (avec qui il fondera une maison de disques) alors qu’il avait entre 5 et 8 ans.

Et maintenant qu’elle est décédée du cancer de l’estomac, Sufjan cherche à donner du sens au passage de cette figure fugitive dans sa vie, figure dont la présence est paradoxalement liée à son absence. Il ne profite pas de sa souffrance pour composer; il se sert de son art pour apprendre à vivre et à débusquer les significations :

«With this record, I needed to extract myself out of this environment of make-believe,” he says, pulling at his sneaker’s red tongue. “It’s something that was necessary for me to do in the wake of my mother’s death—to pursue a sense of peace and serenity in spite of suffering. It’s not really trying to say anything new, or prove anything, or innovate. It feels artless, which is a good thing. This is not my art project; this is my life. »

Trouver un sens, pour s’apaiser, devenir serein au lieu de rester dans la souffrance. Mais ce qu’il y a de bien avec Sufjan, c’est qu’il ne triche pas : cette recherche ne se fera pas sans douleur; on ne trouve pas du sens à rabais. C’est un peu ce que j’entends dans le titre du premier extrait de l’album, « No Shade in the Shadow of the Cross ». La croix, c’est la croix, il n’y a pas d’échappatoire, pas de louvoiement possible dans 50 nuances d’excuse ou de demi-engagement. Et rien ne nous assure qu’on tient la juste mesure dans l’introspection : « I’m chasing the dragon too far ».

Bien hâte de voir ce que ça donne à l’échelle d’un album. Mais à considérer la manière qu’a le chanteur américain de parler de ses derniers instants avec sa mère présente-absente, je pressens que j’y retrouverai de quoi méditer :

«Her death was so devastating to me because of the vacancy within me. I was trying to gather as much as I could of her, in my mind, my memory, my recollections, but I have nothing. It felt unsolvable. There is definitely a deep regret and grief and anger. I went through all the stages of bereavement. But I say make amends while you can: Take every opportunity to reconcile with those you love or those who’ve hurt you. It was in our best interest for our mother to abandon us. God bless her for doing that and knowing what she wasn’t capable of. »

Photo: Sufjan Stevens, Garrison Reid, 2006

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