Stephens Stills et la grammaire de l’amour

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

Je révisais récemment un texte signé Alain Roy pour la chronique «Mots de la foi» du Prions en Église du 31 janvier prochain. L’auteur parle de ce qu’il appelle la «grammaire de l’amour» et en présente les six grandes règles. Voici la troisième : «Aime tout le monde. Ne choisis pas ton prochain, dit Jésus. Aime celui ou celle qui se trouve là, en ce moment, dans ta vie, qu’il te plaise ou non. C’est peut-être ta sœur, ton compagnon de classe, ton voisin, quelqu’un rencontré par hasard, une personne avec laquelle tu n’as pas d’affinités. Aime celui ou celle qui se présente.»

Ces propos m’ont rappelé les derniers mots du refrain d’une chanson de Stephen Stills Love the One You’re With, lancée en 1970 : «If you can’t be with the one you love, honey, love the one you’re with.» (traduction : «Si tu ne peux être en compagnie de la personne aimée, aime celle qui se trouve avec toi»). J’ai toujours aimé cette pièce de Stills, autant pour sa musique, résolument années 70, que pour ses paroles, tout particulièrement celles qui concluent le refrain, que je trouve pleine de sagesse. Les circonstances de la vie ne me placent pas toujours avec des personnes que je vais aimer spontanément. Si je me referme sur moi-même et que je m’apitoie sur mon sort, quelle tristesse! Ça peut empoisonner mon quotidien. Mais si je fais au moins un petit effort pour ouvrir mon cœur (ben oui, c’est quétaine!), pour chercher un peu ce qui peut être aimable chez l’autre malgré tout, j’ai sans doute des chances d’être un peu plus heureux, ou moins malheureux. Les mots de Stephen Stills le résumaient très bien à mon avis, faisant de l’artiste pop une sorte d’apôtre de l’amour fraternel, spécialiste de la «grammaire de l’amour» que propose Alain Roy.

En vue de la rédaction du présent billet, je suis allé voir les paroles des couplets de la chanson; paroles auxquelles, je l’avoue, je n’avais jamais véritablement porté attention. J’ai été un peu déçu : le propos d’ensemble est plus léger, superficiel que ce que je croyais. Je résume : si ta copine t’a laissé tomber, plutôt que de te morfondre, ouvre donc les yeux sur celle qui est là tout près de toi et qui n’attend peut-être qu’un signe de ta part. Soudainement, la chanson ne m’apparaissait plus comme une sorte d’appel à l’amour fraternel, mais comme la réponse d’un courrier du cœur à un ado largué par sa copine : «T’en fais pas mon vieux : une de perdue, dix de retrouvées!» Oui, je caricature, mais ce fut à peu près ma réaction en prenant connaissance de l’intégralité des paroles de la chanson.

Cela dit, qu’est-ce qui m’interdit de recevoir ces fameuses paroles à ma manière, même si cela ne correspond pas nécessairement à leur sens premier, à l’intention de leur auteur? Dans la mesure où je suis conscient de cette sorte de distorsion et que je l’assume, je ne me crois pas coupable de malhonnêteté intellectuelle. Je ne pense pas d’ailleurs que Stephen Stills renierait ou condamnerait ma façon de comprendre son œuvre. Après tout, mon interprétation du refrain ne me semble pas aller à l’encontre de ce que son auteur propose, mais élargit plutôt la perspective, lui donne une portée, j’oserais dire, universelle.

Je me disais même qu’en cette période de crise des réfugiés que nous traversons, ma lecture du refrain de Love the One You’re With pourrait en faire une sorte de cri d’encouragement pour les nombreux hommes, femmes et enfants séparés de leurs proches, contraints de s’établir au milieu de parfaits inconnus à la langue et au mode de vie totalement étrangers aux leurs. Et aussi, pourquoi pas, pour tous ces gens qui peuvent, du jour au lendemain, se retrouver entourés de nouveaux voisins, si différents de ceux qu’ils ont l’habitude de côtoyer, et avec qui ils n’ont pas spontanément beaucoup d’atomes crochus.

Photo: Chris Boland, Stephen Stills / Crosby, Stills and Nash (2009)

3 Comments

  1. Quel beau texte. Je reconnais bien la pensée de notre ami Alain.
    J’aime bien aussi le titre de cette chanson que je ne connais pas.
    Je reviens d’un voyage en Croatie, j’ai rencontré différents types de personnes, certaines m’étaient plus agréables, d’autres moins, et, j’ai pensé à chercher des qualités à celles qui m’étaient plus indifférentes pcq si différentes…
    À mon retour, avec un bon rhume pcq plus de pluie, de vents que de soleil, j’ai vu ces refugies marcher dans la boue, sous cette pluie que je connaissais et me demande comment ils sont soignés, comment ils peuvent se réchauffer. Moi, je suis de retour dans un confort de chez nous et je me sens plus proche d’eux pcq je viens de connaître une partie de leur réalité. Je demeure en union de prière avec tous ceux qui prient pour que chacun retrouve sa dignité et son chez soi, aussi pour ceux qui les accueillent car rien n’est évident.
    Merci pour nous fournir vos belles réflexions.

  2. On doit avoir à peu près le même âge pour avoir entendu en temps réel cette chanson, que j’aime beaucoup moi aussi. Pensons-y comment la vie serait plus facile si on acceptait les autres avec ce qu’il y a de bon en eux ( même si parfois il faut faire un effort pour le trouver ) . Comme l’autre chanson des années 70 si « si tu n’as pas ce que tu veux, aime ce que tu as »

  3. Salut Jean, j’avais dès 1970 retenu ce refrain, qui me revient encore en tête plusieurs fois par année.Je ne comprenais pas les couplets à l’époque, mais ne suis pas étonné de leur contenu que je découvre avec toi. On est en 1970 après tout.

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