Propos d’un jeune Anglais de la classe ouvrière

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

4 mars 1966. John Lennon s’entretient avec Maureen Cleave, journaliste pour le compte du quotidien londonien Evening Standard et aussi ami du musicien et des trois autres Beatles. Il parle longuement, dans une atmosphère détendue, réfléchissant à haute voix sur tout et sur rien, y compris sur la religion, sujet qui l’intéresse beaucoup. Influencé peut-être par une lecture récente (The Passover Plot, de Hugh J. Schonfeld), il se montre critique par rapport au christianisme : «Christianity will go. It will vanish and shrink. I needn’t argue about that; I’m right and I’ll be proved right. We’re more popular than Jesus now; I don’t know which will go first—rock’n’ roll or Christianity. Jesus was all right but his disciples were thick and ordinary. It’s them twisting it that ruins it for me.»

Au moment de sa publication, l’entrevue passe inaperçue. Il faudra attendre presque cinq mois, lors de sa reprise dans la revue américaine pour ados Datebook, pour qu’elle suscite des réactions. On n’était décidément pas à l’ère des réseaux sociaux! Les passions se déchainent alors, surtout dans les États du sud des États-Unis, la fameuse Bible Belt. Il faut dire que le directeur de la publication avait placé sur la une, et hors contexte évidemment, la fameuse citation : «We’re more popular than Jesus

Rapidement, des stations de radio cessent de diffuser la musique des Beatles. Puis, des groupes se mobilisent autour d’autodafés, d’ex-fans jetant au feu leurs microsillons et souvenirs des Fab Four. Le mouvement s’étend au Mexique, en Afrique du Sud, en Espagne, au Pays-Bas entre autres. Même le Vatican ajoute sa voix à ce concert de dénonciations. Ironiquement, durant cette période, les Beatles furent sans doute, de fait, plus populaires que le Christ. En tout cas, il était bien plus souvent question d’eux que de lui dans les médias… George Harrison, pour sa part, a su voir le bon côté des choses lorsqu’il a déclaré, sarcastique : «Après tout, s’ils veulent brûler nos disques, il faut bien qu’ils les achètent, non?»

Après hésitations et tergiversations, Lennon finit par tenir une série de conférences de presse où il s’explique et s’excuse, un peu maladroitement, des propos tenus quelques mois auparavant. Il tente de préciser sa pensée et, surtout, insiste pour dire qu’il n’a jamais voulu manquer de respect à l’endroit du Christ et de ses adeptes; il décrivait ce qu’il observait autour de lui, en Angleterre. Progressivement, la tempête se calme, mais le mal est fait : cette tourmente médiatique et les menaces dont les Beatles furent l’objet ont contribué à leur décision de cesser de se produire en tournée. Il faut dire que leurs nouvelles productions musicales, grandement travaillées en studios avec des multipistes, rendaient leurs prestations en public pratiquement impossibles à l’époque. De plus, ils commençaient à en avoir sérieusement ras le bol de ces concerts devant des auditoires déchainés qui les empêchaient même de s’entendre jouer.

Fin de l’histoire ? Non, car en 2008, le Vatican décide de souligner le 40e anniversaire de la sortie de l’Album blanc en notant son apport considérable à l’univers musical pop. Il profite de l’occasion pour «pardonner» à Lennon ses propos qui avaient mis le feu aux poudres : «C’était un jeune Anglais de la classe ouvrière confronté à un problème inattendu. Ses propos ont dépassé sa pensée.» Le communiqué du Vatican avait fait l’objet d’un entrefilet dans le journal Le Soleil et j’avoue que ça m’avait fait sourire. J’avais alors envoyé un mot au quotidien de Québec, qui est paru dans le courrier des lecteurs. De mémoire, je disais : «Le Vatican pardonne à Lennon d’avoir dit que les Beatles étaient plus populaires que le Christ. Fort bien. Maintenant, va-t-il demander pardon pour avoir mis plus de 40 ans à admettre qu’il s’agissait des propos « d’un jeune Anglais de la classe ouvrière [qui] ont dépassé sa pensée »?»

En revenant sur cet épisode mouvementé de la carrière des Beatles, je n’ai pu faire autrement que d’établir un parallèle avec un événement encore récent : la tuerie à la rédaction du magazine Charlie Hebdo. Toute comparaison comporte ses limites et certaines peuvent nous entrainer sur un terrain glissant. Pourtant, dans les deux cas, des gens se sont sentis offensés sur le plan religieux et on réagi de façon brutale et même violente. Bien sûr, il y a toute une marge entre l’assassinat de onze personnes et ce qu’ont subi Lennon et ses comparses. Cependant, ils ont aussi été victimes d’intimidation et de menaces, certaines sérieuses. Et parmi les motifs évoqués par Mark Chapman pour avoir abattu John le 8 décembre 1980, il a mentionné la fameuse déclaration de 1966.

Pour ma part, je me plais parfois à imaginer comment le Christ lui-même réagirait en entendant Lennon dire : «We are more popular than Jesus.» Je pense qu’il répondrait simplement «So what?» Car après tout, s’il a connu un indéniable succès avec ses prédications et ses miracles, il s’est aussi, parfois, défilé lorsque les foules devenaient un peu trop enthousiastes à son endroit (voir Jean 6, 15). Il ne cherchait certes pas à devenir populaire. Peut-être serait-il même d’accord avec ce graffiti qui «orne» le mur d’un immeuble abandonné près de chez moi : «Popularity is for mediocre people».

Photo: Texas.713, The Beatles (2007)

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