Nous avons tous des mythes plein la tête

Une des grandes tentations, c’est de croire que le cinéma que l’on se fait est plus passionnant que l’âpre trame du réel. Certes, il peut arriver que l’on cesse de ressentir le tangage de l’existence, comme si on se retrouvait à bord d’un navire dont l’immensité l’empêchait absolument de jouer au « bateau ivre ».  Mais peut-être le réel ne devient-il vraiment passionnant que lorsqu’on y consent sans réserve.

Je me souviens d’avoir fréquenté une femme qui jetait constamment un regard derrière ses épaules. Un peu à la manière des gardiens de but, au hockey, lorsqu’ils suspectent que la rondelle a transpercé leur armure. En fait, le geste reflétait une attitude intérieure : c’est son passé, mythologisé à outrance, qu’elle ne perdait pas de vue. L’interroger sur ses sentiments, sur ses pensées du moment, c’était s’exposer à se faire relater les hauts faits d’armes et les trahisons de chaque membre de sa bande, autant dire de sa cour ou de sa Table ronde. Je m’attendais à voir surgir un féroce dragon à chaque crescendo de ses monologues, et n’éloignais donc point mon esprit du fourreau de quelque formules bien trempées, de quelque traits foudroyants. Bref, je guettais l’occasion de prouver ma bravoure, moi aussi, à la suite des Gilgamesh de sa petite histoire personnelle. Mais le temps passait, et je dus me faire une raison : tous les dragons avaient été occis bien avant mon entrée en scène, et c’est à ses pourfendeurs, devenus chevaliers fantômes, absolument imperméables aux assauts du mâle de bonne volonté ordinaire, que je devais faire mordre la poussière des ans – tâche impossible.

C’est à un semblable problème qu’est confrontée Victoria Legrand, chanteuse du groupe Beach House (qui nous honorait de sa présence cette semaine), dans « Myth », un des titres phares de leur catalogue. Sans doute vient-elle de rencontrer un homme captivant, mais à force de le côtoyer, elle remarque qu’il n’est pas toujours autant présent d’esprit que de corps : « Drifting in and out / See the road you’re on » (Tu dérapes, fixe la route sur laquelle tu es). Parfois lointain, il n’est pas tout à fait éveillé à l’opportunité qui se présente à lui, et peut-être moins encore au fait qu’elle risque de lui glisser entre les doigts s’il ne se synchronise pas en temps réel.

Heureusement, la femme connaît le mal dont il souffre, et le confronte avec fermeté :

« You can’t keep hangin’on

To all that’s dead and gone (…)

Oh, let the ashes fly »

 (Tu ne peux pas continuer à t’accrocher à tout ce qui est mort et évaporé. Allez, laisse les cendres s’envoler.)

 Autrement dit : cesse d’arpenter les ruines de ton existence passée, toutes ces options de vie, ces tentatives d’amour auxquelles tu as tourné le dos, justement parce que la vie cessait d’y croître. Tu crois peut-être, oublieux et sous le charme de la pensée magique, que la situation a évolué là-bas, en arrière ? Mais non, grand nigaud, telle ou telle rencontre, telle ou telle nouvelle considération n’a pas le pouvoir de rendre habitable tes ruines. Les spectres n’ont pas cultivé le jardin en attendant ton retour.

La situation a un pendant biblique : délivrés miraculeusement de l’esclavage en Égypte, les Israélites, dès que la traversée du désert se corse, sont prêts à céder les privilèges de leur nouvelle liberté en échange d’un ultime repas : « Ah ! si nous étions morts de la main du Seigneur au pays d’Égypte, quand nous étions assis près du chaudron de viande, quand nous mangions du pain à satiété ! » (Ex 16, 3). Jadis, leur situation avait beau être sans avenir, ils l’oublient désormais, fascinée par l’image fantasmatique, idéalisée, des repas d’antan.

Revenons à la chanson. L’homme paraît bien réagir à l’interpellation. Mais on ne corrige pas si aisément un pareil défaut de focalisation, d’où l’aide implorée avec l’insistance d’un refrain : « Help me to make it / Help me to make it ! » (Aide-moi à le faire, aide-moi !) De fait, les épaisse volutes de nostalgie se dissipent et révèlent ainsi la voie qu’il devra parcourir pour se remettre les deux pieds sur terre, dans l’aujourd’hui de son existence. Du coup, il peut mesurer l’étendue considérable de son égarement dans le labyrinthe de ses péripéties imaginaires : « Found yourself in a new direction / Aeons far from the sun ». (En prenant une nouvelle direction, tu te retrouves toi-même, et tu te rends compte que tu étais, jusqu’alors, égaré à des années-lumière du soleil.)

Nous mythologisons tous notre vie. Certains se complaisent dans la projection de leurs funérailles. D’autres préfèrent broder autour de l’accident de motocyclette de leur idylle de jeunesse. Psychologiquement, ça doit remplir un office nécessaire – particulièrement dans la construction identitaire. Semblablement, la rêverie tout comme la nostalgie possèdent une fécondité propre.

Le danger réside dans leur pouvoir hypnotique, dans leurs sortilèges d’immersion. Bref, quand l’esprit devient captif d’une recherche immodérée du temps perdu. Les regards prolongés que nous dirigeons alors vers le ballet d’ombres qui hantent nos ruines, ces œillades à la dérobée qui provoquent des torticolis spirituels, nous empêchent de voir ou de bien interpréter les signes qui nous invitent à entrer dans l’aventure du présent. À force de détourner notre attention du réel, nous en perdons le fil, et nous en venons à conclure qu’il n’y a rien devant nous qui soit vraiment digne d’intérêt.

« Myth » suggère que le délestage des excroissances névrotiques de notre passé est une forme de don de soi. Une mise en disponibilité pour les autres. Ainsi, pas étonnant que Jésus enseigne également en ce sens, avec la radicalité de qui sait parfaitement que la liberté est un mouvement vers l’avant :

« (Jésus) dit à un autre : « Suis-moi. » Celui-ci répondit : « Permets-moi d’aller d’abord enterrer mon père. » Mais Jésus lui dit : « Laisse les morts enterrer leurs morts, mais toi, va annoncer le Règne de Dieu. »

Un autre encore lui dit : « Je vais te suivre, Seigneur; mais d’abord permets-moi de faire mes adieux à ceux de ma maison. » Jésus lui dit : « Quiconque met la main à la charrue, puis regarde en arrière, n’est pas fait pour le Royaume de Dieu. » » (Lc 9, 59-62).

Image: Kate Gardiner, Pitchfork 2010: Beach House (2010)

2 Comments

  1. Oui, être capable d’accueillir, regarder son passé pour pouvoir l’embrasser et lui dire merci pour l’apprentissage et regarder en avant avec le sourire. Merci pour l’article.

  2. La nostalgie, les regrets, les regards sur notre passé sont autant de stérilités qui ne peuvent porter de fruits, puisqu’à l’image d’un vêtement retourné sur lui-même, nous nous regardons, compatissant, permissif avec nous-mêmes. Face au miroir, nous sommes trop pauvre pour renouveler ce que nous sommes, pour forger une nouvelle image et nourrir un second souffle. Nul ne peut être son propre terroirs. Car je ne suis vraiment que dans mon rapport à l’autre, ce prochain qui m’oblige à la porosité, à l’ouverture à sa différence, à cette richesse qui le définit et m’interpelle dans l’espoir de fusionner, d’entrer en synthèse avec ce qu’il a à m’offrir. Ce n’est qu’à ce prix que l’on put raisonnablement espérer évoluer. Il ne faut pas s’y tromper. Ce n’est qu’au travers de l’autre que je me révèle à Dieu et à moi-même, que je donne ma véritable mesure. Lorsque, au hasard des jours, mon prochain se présente, Il est là, derrière son épaule qui me demande – Toi qui dit m’aimer, qui es tu vraiment?- autant de rencontres-défis, d’explorations de l’autre qui me redéfinissent et me propulsent vers mon unique destin, celui d’aimer.

    Hier n’existant plus, ne subsiste qu’un présent fugace qui se déploie dans l’espérance de l’autre et de Dieu, le premier me conduisant au second, le second parlant au travers du premier. Le temps du Père n’est pas le temps des hommes et s’y lover c’est faire éclater les cadres étroits d’un espace-temps résumé aux contraintes banales et récurrentes de la chaire. Il y a impératif de s’extraire du troupeau, de ne plus y défendre une place chimérique, de cesser de se mesurer et chercher, au contraire, à s’en arracher pour s’élever vers l’esprit, c’est à dire là où il n’y a pas d’enjeux, là où règne cet unique paradigme qu’est l’égalité radicale dans le regard de Dieu. Reconnaître cette égalité, c’est dénuder son prochain pour n’en conserver que la part congrue, cet étincelle du divin qui forge entres nous cet unique lignage qui nous unit en une seule et grande fraternité. C’est accéder à l’unique liberté.

    Toujours regarder devant!

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