Quand musique et religion s’entremêlent

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

Je ne suis pas spécialiste en matière de musique, même si je joue de la guitare depuis une quarantaine d’années. Mais j’aime bien acquérir toujours davantage de connaissances sur le sujet et ma bibliothèque compte plusieurs livres sur la musique, surtout sur la guitare et les Beatles. Je suis actuellement en train d’en lire un d’un tout autre ordre: Music: the Definitive Visual History (New York, DK Publications, 2015). En tant que lecture de chevet, cet ouvrage me procure chaque soir un moment de pur bonheur.

Comme son titre l’indique, le livre est abondamment illustré. Des œuvres d’arts variées et de nombreuses photographies ornent chacune des pages. Comme beaucoup de livres récents, celui-ci tient compte des habitudes actuelles des lecteurs de plus en plus influencées par la navigation sur Internet: les textes sont brefs et disséminés en de multiples entrées et capsules informatives.

Le contenu est structuré selon le modèle classique pour ce genre d’ouvrage, à savoir par ordre chronologique. Chaque grande division nous fait passer des origines (60000 av. J.-C. à 500 ap. J.-C.) jusqu’à aujourd’hui (1945 et après). Les chapitres qui composent ces divisions abordent chacun un thème spécifique. Ainsi pour l’époque de la Renaissance et de la Réforme, on passe des chansons d’amour aux débuts de l’imprimerie, à l’essor de la musique instrumentale et ainsi de suite.

Au fil des pages que j’ai lues jusqu’ici, j’ai surtout été frappé par l’influence de la religion sur la musique… et vice versa. Ainsi, dans les temps anciens, la musique servait à tenter d’influencer les esprits ou d’entrer en contacts avec les défunts. En Égypte ancienne, des divinités étaient représentées avec des instruments de musique. J’étais déjà bien conscient de cette interpénétration entre religion et musique, mais la lecture du livre m’en révèle des facettes que je ne soupçonnais pas.

Ce qui a retenu mon attention surtout, ce sont ces lignes en ouverture de la deuxième portion du livre qui porte sur la musique au Moyen Âge : «The Catholic Church was the single greatest promoter of music in history. Music was in its exclusive domain and used to spread the word of God throughout the world.» (Je traduis : «L’Église catholique1 fut la championne dans la promotion de la musique au cours de l’histoire. La musique était son exclusivité et elle l’utilisait pour répandre la parole de Dieu partout dans le monde.»)

Le développement de la musique, en Occident tout au moins, a manifestement été largement influencé par le christianisme. Et l’expression de la foi chrétienne a été grandement marquée par la musique.

Ainsi, selon les auteurs du livre, durant le Moyen Âge, les cathédrales et les monastères constituaient de véritables centres de développement musical. Les prêtres, les enfants de chœur (pour la plupart de futurs prêtres) et les religieuses étaient d’ailleurs pratiquement les seuls à recevoir une formation musicale systématique. Le chant en particulier permettait de mettre en valeur les textes religieux et favorisait la méditation.

La nécessité de mémoriser les mélodies a exigé une formation de plus en plus poussée. Vers l’an 600, le pape Grégoire Ier a fondé la grande école de la scola cantorum, à Rome. On attribue d’ailleurs à Grégoire le Grand la composition de pièces qui allaient contribuer à l’élaboration du chant grégorien qui se répandra dans pratiquement toute l’Église en Occident.

Dans la section du livre portant sur la Renaissance et la Réforme, un chapitre est intitulé In Divine Service, qu’on pourrait traduire: «Au service de Dieu». Les auteurs y expliquent notamment le rôle de la musique dans la réforme instituée par Martin Luther. Celui-ci considérait, en effet, que la musique occupait la deuxième place en importance dans la liturgie, tout juste derrière la théologie. Il avait à cœur d’amener l’ensemble des fidèles à participer au chant des hymnes, ce qui était réservé à des «spécialistes» dans l’Église romaine. Pour ce faire, les pièces devaient pour voir être interprétées dans les langues locales et non en latin, que la majorité du peuple ne comprenait d’ailleurs plus. La première collection d’hymnes protestantes en allemand fut donc publiée en 1524, préfacée par Luther lui-même. Quelques années plus tard, en 1539, un autre réformateur protestant, Jean Calvin, publiait le premier psautier de Genève, destiné aux communautés réformées de Suisse et de France.

Je m’en voudrais de ne pas signaler qu’un chapitre du livre est consacré à la musique aux origines de l’islam et un autre aux instruments de musique privilégiés par les musulmans pour accompagner leurs temps de prière.

Entrer dans l’histoire de la musique depuis les temps les plus anciens, c’est donc forcément pénétrer dans la sphère de la religion. Les quelques exemples que j’ai relevés ici ne qu’un trop bref échantillon de tout ce que présente le livre Music: the Definitive Visual History. Sa lecture se révèle à la fois enrichissante, divertissante et instructive.

 

  1. Je considère que l’usage de «catholique» est ici inapproprié, puisque l’Église catholique au sens de «catholique romaine» est apparue uniquement à la suite de la Réforme, au 16e siècle. Les auteurs ont peut-être employé «catholique» dans le sens de «universelle», mais cela me paraît superflu dans le contexte et pouvant prêter à confusion.

Image: Andrea Kirkby, Harp playing angel (2014)

2 Comments

  1. Merci pour cet article qui par ce soir de pluie froide m’a conduit à faire quelques réflexions que j’ose partager.

    Pour moi ce qui entremêle ou ce qui entrelace ou relie le religieux et le musical c’est le silence tonitruant de la création, le Verbe comme on le nomme croyant, espérant, rêvant ainsi l’encercler, le cerner, le saisir. Mais c’est Lui qui nous saisit, nous cerne et nous encercle de partout par l’univers et de part en part par l’acte de la parole.

    La musique semble abolir le temps et nous affranchir de l’étroitesse de notre espace. C’est peut-être de là qu’origine de dire de la musique qu’elle est langage universel, on pourrait dire la même chose du silence.

    C’est peut-être pour cette même raison que, par les sons d’une corde tendue ou les roucoulades d’un bout de bois creux mais chantant et vocalisant notre souffle, les rythmes d’un tambour ou les battements du coeur ou les murmures d’une oraison muette, on accède à l’intuition de l’éternité portée en germe dans le creuset de toutes les âmes, de tous les temps.

  2. Je n’ai pas lu ce livre et ne peut donc en faire la critique. Toutefois je me dois d’inciter à la prudence. L’histoire est généralement celle de l’écrit, c’est à dire celle des conquérants, des classes dominantes, des gagnants. En marge des discours majoritaires qui forment l’essentiel de nos archives, il y a le contre-discours des masses silencieuses, celui des analphabètes aphones, des rituels perdus, des us et coutumes enfouis sous des survivances paysannes ou mêmes urbaines souvent anachroniques, parfois obsolètes.

    En fondant la Nouvelle histoire, Marc Bloch et Lucien Febvre ont tenté de redonner vie à ces oubliés par la statistiques, les croisements entre sciences sociales, par l’iconographie et bien d’autre méthodes qui se sont développé au fil du XXe siècle. La musique populaire est de tout temps, en marge du religieux, essentiellement profane, ludique, éprouvante ou jouissive selon ses références propres. Et ces références ne sont pas universelles, un chinois pouvant percevoir de la joie dans une modulation là où un français ressent de la tristesse. D’ailleurs, la musique populaire d’autrefois s’est faite classique à l’oreille d’aujourd’hui tout comme celle d’aujourd’hui sera peut être jugée décadente au jugement d’un musicologue de demain. Il n’y a pas de fixité car les sensibilités changent, les messages aussi, seule les angoisses demeurent toujours les mêmes.

    Voilà, ce n’est qu’un simple appel à la prudence.

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