L’Évangile selon Sir Paul

COLLABORATION SPÉCIALE: Jean Grou, rédacteur en chef du Prions en Église

Petite devinette : dans combien de chanson(s) des Beatles le mot «Bible» apparaît-il? Je vous entends réfléchir : «Euh… It’s been a Hard Day’s Night, and I’ve been working like a dog… Non… Hey Jude, don’t make it bad, take a sad song… Non… I look at you all, see the love there that’s sleeping… Non…» La réponse : dans une seule chanson. Et maintenant, laquelle? Allez, je vous épargne les méninges : il s’agit de Rocky Raccoon. Elle se trouve sur l’album The Beatles, communément appelé « l’album blanc », et n’est certainement pas parmi les plus connues du célèbre quatuor.

Composée et chantée par Paul McCartney, la pièce raconte une histoire somme toute banale. Un jeune homme appelé Rocky Raccoon vivait dans les montagnes du Dakota, à l’époque du légendaire Far West. Il vient de se faire larguer par la fille de ses rêves, partie avec un autre mec. Il décide de régler son compte à ce type, mais rate son coup. Banal, vous avais-je dit…

Et la Bible dans tout ça? Elle est mentionnée dans le premier et le dernier couplet (si on exclut les paroles du début, chantonnées, qui situent l’intrigue), formant une sorte d’inclusion. Est-ce à dire que McCartney a voulu donner à sa chanson un caractère biblique? Ce serait sans doute lui prêter des intentions bien étrangères à sa pensée… Reste que la Bible y joue un rôle intéressant, ne serait-ce que sur les plans symbolique et narratif. Voyons de plus près.

Pour se venger, Rocky élabore un plan. Il loue une chambre dans un saloon où se tient une fête à laquelle participent son ex-copine et son nouvel amant. Et c’est ici que la Bible entre en scène: « Rocky Raccoon checked into his room only to find Gideon’s Bible.  »  Traduction littérale : Rocky Raccoon entra dans sa chambre et n’y trouva que la Bible des Gédeon. J’ai mis longtemps avant de me rendre compte que la Bible en question n’appartenait pas à quelqu’un appelé Gideon. Un voisin de mes parents s’appelait d’ailleurs Gideon et quand j’entendais Gideon’s Bible, je pensais à lui. Mais il s’agit plutôt de la célèbre Bible que l’Association internationale des Gédéons s’est donné pour mission de déposer dans le plus grand nombre possible de chambres d’hôtel partout dans le monde. Vous en avez sans doute déjà trouvé une dans le premier tiroir d’une table de chevet, et peut-être même l’avez-vous feuilletée.

Mais revenons à l’histoire que Sir Paul raconte. Le fait que Rocky ne trouve qu’une Bible dans sa chambre me semble illustrer sa solitude, son désarroi. En effet, n’aurait-il pas préféré y rencontrer plutôt celle qu’il aime et qui est maintenant dans les bras d’un autre? Une bible! Triste prix de consolation, non?

Rocky ne déroge pas de son plan. Il fait irruption dans la salle de réception et provoque son rival en duel. Ce dernier, plus rapide, dégaine et blesse grièvement le pauvre garçon aveuglé par la jalousie. Le médecin appelé à son secours croit bien que, cette fois, le jeune écervelé a eu sa leçon; mais Rocky l’assure qu’il va bientôt rebondir.

Et de fait, il parvient à retourner à sa chambre, pour y retrouver quoi? Eh oui, la fameuse Gideon’s Bible! Retour à la case départ pour Rocky, seul au début et seul à la fin. C’est alors que McCartney introduit une sorte de clin d’œil que je trouve savoureux : «Gideon checked out and he left it no doubt to help with good Rocky’s revival». Traduction : «Gédéon plia bagage et l’a laissée [sa bible] sans doute pour aider Rocky à se rétablir.» Coup de théâtre : au moment même où le rideau descend, voilà que Gideon devient non plus la maison d’édition de la bible en question, mais un mystérieux personnage qui disparaît aussi rapidement qu’il est apparu. McCartney joue alors sur le double sens de Gideon’s Bible auquel l’anglais se prête bien: la bible que Rocky trouve au début et à la fin devient, en toute dernière conclusion, la propriété de quelqu’un. Peut-être du voisin de mes parents?

Les derniers mots sont suggestifs : He left it no doubt to help with good Rocky’s revival. Ils laissent entendre que le fameux Gideon aurait laissé sa bible sur place avec une intention : aider Rocky à se relever. Je ne veux prêter aucune intention à Paul McCartney en matière de pastorale biblique. Mais le simple fait qu’il envisage la possibilité que Rocky trouve dans la Bible de quoi se rétablir me semble significatif. Alors qu’au début de la chanson, elle symbolisait surtout la solitude et le désarroi du jeune homme, elle devient, à la fin, une sorte de main tendue qui pourrait l’aider à se remettre sur pied. Et au risque de paraître prêchi-prêcha, peut-être qu’en l’ouvrant au hasard, il tombera sur Matthieu 5, 44, «Aimez vos ennemis», et qu’il comprendra qu’entretenir un désir de vengeance envers son rival n’est pas la meilleure des idées.

Jean Grou

Photo: Riccardo Romano, Do not argue with him, 2007

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