Les écrivains catholiques

Incessamment paraîtra aux Éditions du Cerf un magnifique ouvrage de référence : La Bible dans les littératures du monde, sous la direction de Sylvie Parizet. À 149 euros en Europe, le coffret ne devrait pas être donné de ce côté-ci de l’Atlantique, mais pour les chanceux et chanceuses qui pourront se le procurer, ce sera une autre occasion de s’interroger sur les liens complexes entre la foi et la littérature.

D’ailleurs, c’est là l’objectif d’un ouvrage autrement plus accessible, publié chez Lumen Vitae il y a quelques mois : Dieu, un personnage de roman? On y retrouve la version écrite d’allocutions récentes signées Benoit Lobet, Patrick Kéchichian et Gabriel Ringlet.

L’article de Kéchichian aborde une question que je me suis souvent posée : qu’est-ce qui explique l’émergence (plus ou moins éphémère) d’une littérature catholique en France, de la fin du XIXe siècle jusqu’à la Seconde Guerre mondiale ? Durant cette période, en effet, des écrivains d’envergure ont déclaré, avec une insistance variable, faire œuvre catholique. Ils ont eu comme précurseurs Chateaubriand, Barbey d’Aurevilly, Balzac, mais ont porté le souci d’assumer leur identité catholique avec une fierté inédite. Ce sont, en autres, Hello, Huysmans, Bloy, Mauriac, Péguy, Bernanos, Claudel.

Pour s’étonner de cette relative nouveauté dans la France moderne, il faut comprendre le paradoxe que représente la volonté d’être à la fois pleinement artiste et pleinement catholique. Voilà comment Kéchichian présente ce paradoxe :

Pour un chrétien, à l’heure où le Verbe s’incarne, où Dieu habite, en Jésus-Christ, notre condition d’homme, l’énigme cesse; c’est le mystère qui commence et, avec lui, le paradoxe de la foi dont l’écrivain est un témoin privilégié. Être catholique, professer la foi de l’Église, appartenir à son Corps mystique, cela engage évidemment la totalité de l’existence et de la personne, y compris la sensibilité, l’imagination et l’intellection – donc toute la capacité, le désir ou la nécessité de création. Mais si l’on prend les choses dans le sens inverse, tout se complique. Artiste ou écrivain, en quoi la création dont je suis l’auteur a-t-elle vocation à se plier, à obéir, à la foi que je proclame ? En quoi et jusqu’à quel point, cette foi doit-elle guider mon esprit, le brider lorsqu’il menace de s’égarer, le censurer lorsqu’il sort du droit chemin ? En d’autres termes, mon être catholique et ma personne d’écrivain doivent-ils exactement coïncider, se confondre ? Et d’ailleurs, le peuvent-ils ?

Plus que par les réponses diverses, les solutions personnelles que chaque écrivain de cette période a proposées, c’est, entre autres, une commune soumission à cette question, posée  à peu près en ces termes, qui les caractérise comme groupe. Là où la plupart de leurs successeurs verront une question un peu vide de sens, ils ont vu un paradoxe impossible à éluder.

Il faut dire que le contexte culturel rendait la question de l’identité catholique assez pressante. D’une part, l’offensive anti-cléricale (sinon anti-catholique) battait encore son plein dans une France adoptant, en 1905, une loi consacrant la séparation entre l’Église et l’État. Tout au long du XIXe siècle, le Vatican s’est arcbouté contre « l’hydre de l’athéisme », et pour y faire face, rien de mieux que des catholiques militants et fiers de l’être. Mais d’autre part, un autre front s’était déjà ouvert à la parution de La vie de Jésus, de Renan. Ce dernier donnait du Christ une image humaniste au sens le plus large et le plus doucereux du terme. En d’autres mots, il vidait Jésus et la foi chrétienne de toute charge mystique, pour les rendre « raisonnables ». Face à cette attaque contre la foi, d’autant plus sournoise qu’elle semblait lui accorder quelque validité, bien des écrivains ont réagi en réaffirmant la part divine et prophétique du christianisme.

Bref, de grands esprits n’ont pas reculé devant l’épithète « catholique » malgré le paradoxe qui s’en suivait, car ils ont jugé que l’époque justifiait une telle identité de combat. J’ai été un peu agacé par la sorte de nostalgie qui suinte du texte de Kéchichian, que l’on retrouve notamment dans son exaltation de Claudel; mais en quelques pages, il réussit à bien situer la question, et à donner le goût d’approfondir la recherche.

Image: Tekke, I wrote you (2012)

3 Comments

  1. Surprenant que Jacques Mauritanie ne soit pas mentionné dans cette liste…

  2. Ėvidemment, il aurait fallu lire Jacques Maritain dans mon commentaire, une erreur causée par un correcteur automatique !

    • L’auteur évoque effectivement Maritain, mais pas tellement comme écrivain que comme penseur du phénomène de l’écrivain catholique.

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