Le Wild Wild Country de la croyance religieuse – avec Damien Jurado

La série Netflix que j’ai préférée, en 2018, est probablement le documentaire en six épisodes Wild Wild Country, produit par les frères Jay et Mark Duplass. De retour dans les années Reagan, on y suit l’arrivée en Oregon d’un gourou indien, Bhagwan Shree Rajneesh, et de sa secte organisée sous forme de commune.

Entre les partisans de la « méditation dynamique », sorte d’harmonisation entre certains pans de la sagesse orientale et les découvertes scientifiques occidentales de l’époque, et la quarantaine de résidants du hameau d’Antelope, la tension monte rapidement… et prend des proportions nationales.

Certains ont reproché aux producteurs d’être restés neutres, présentant chacune des personnalités des deux camps à la fois sous leurs bons et leurs mauvais jours. Certains auraient préféré qu’il soit plus facile, pour le téléspectateur, de prendre parti pour les campagnards américains.

Je crois au contraire que ce souci de neutralité est  l’une des grandes forces de cette série. On y voit les deux camps se diaboliser et prendre des mesures de plus en plus violentes l’un contre l’autre; mais averti des motivations (pour la plupart légitimes ou, du moins, compréhensibles) de chacun, le téléspectateur est invité à ne pas entrer dans cette spirale. Pour la comprendre.

Ainsi, Wild Wild Country expose avec efficacité la résistance fondamentale des communautés à tout ce qui bouscule leurs habitudes de vie et de pensée, tout comme leur xénophobie latente. Mais cela sans complaisance non plus pour la secte qui, par-delà son apparence et son discours peace and love, laissait transpirer des côtés plus inquiétants.

Mais la dimension la plus fascinante de la série, en ce qui me concerne, réside dans son regard à la fois pénétrant et bienveillant sur le phénomène religieux au cœur de l’action de la série. On sympathise volontiers à l’égard de ses chercheurs de sens qui désirent fonder un lieu de paix et d’épanouissement personnel authentique, sous l’impulsion d’un leader spirituel charismatique.

Les questions qui tuent émergent donc naturellement : les premiers chrétiens étaient-ils si différents, au fond ? Notre propre conversion ne ressemble-t-elle pas, en ses grandes lignes, à l’enthousiasme des membres de la secte ? Le fossé est-il si grand entre ce qui caractérise l’adhésion à une des grandes religions et l’adhésion à un nouveau mouvement religieux?

Si l’on aborde ces questions sans arrière-pensée, sans réflexe défensif,  il s’avère que les réponses ne sont pas si évidentes.

Pour y voir plus clair, on peut cheminer avec l’une des chansons les plus marquantes de la bande sonore de Wild Wild Country, « Cloudy Shoes », de Damien Jurado. Le chanteur originaire de Seattle y évoque un itinéraire spirituel que je qualifierais de « typique », du moins de nos jours, en régime de modernité. Je m’explique, en décortiquant la chanson.

1– I wish that I could float

(J’aimerais pouvoir m’élever)

L’étape du désir d’une vie plus pleine, moins engloutie par la seule horizontalité du quotidien.

2- Thought it was impossible / To live and love like you

(Je croyais que c’était impossible de vivre et d’aimer comme toi)

L’étape de la rencontre d’une personne qui semble avoir réussi à devenir ce à quoi l’on aspire le plus. Désir de calquer son mode de vie et sa façon d’aimer sur cette personne inspirante. Dans le cas d’une secte, l’émulation se concentre sur la figure du gourou. Dans le cas des chrétiens, elle se concentre sur la figure du Christ, par le biais du récit de sa vie et du témoignage des saints et des saintes.

3- Funny how we all can change / If we just try to

(C’est drôle comme on peut changer finalement, il suffit d’essayer)

L’étape de l’idylle spirituelle, de l’enthousiasme de la conversion, des premiers succès dans la voie de la perfection, du changement de vie.

4- One day you will be taller / Taller than the sky / Until that day you will be / Here with us below

(Un jour tu seras plus grand que le ciel, mais d’ici là, tu es ici-bas, avec nous)

L’étape de la spiritualité à l’épreuve de la vie quotidienne. La manière dont la chanson évoque cette phase sied davantage au contexte d’une secte, qui s’organise autour d’un gourou toujours vivant. Dans le contexte chrétien, seuls les premiers disciples ont pu vivre cela avec Jésus, du moins au sens strict. Mais on peut aussi interpréter le texte de telle sorte qu’il pointe vers l’attente du retour triomphal du Christ. Pour l’instant, nous ne voyons pas le Christ glorieux face à face, mais par l’intermédiaire de sa Parole, du pauvre, de la beauté de la Création, etc.

5- Do you think someday soon / You will have the time? / I could use another hand / To help pull me through

(Crois-tu que tu auras du temps pour moi bientôt ? J’avoue qu’une main tendue ne serait pas de trop en ce moment)

L’étape de la sécheresse spirituelle. Celle du doute naissant. Le membre de la secte commence à se demander s’il a fait les bons choix. Il ne se sent plus aussi près du gourou qu’auparavant. Il se sent peut-être même délaissé, abandonné. Ses mantras n’ont plus d’effets bénéfiques sur sa vie intérieure.

Parmi les disciples de Jésus, il est certain que plusieurs ont dû passer par une phase semblable lors du scandale de la Croix. Et même avant, si l’on en croit Jean 6, 66 : « Dès lors, beaucoup de ses disciples se retirèrent, et ils n’allaient plus avec lui. »

Dans un contexte chrétien plus commun, qui est le nôtre, il s’agit de cette étape où l’on ne se sent plus porté par sa foi. La spiritualité chrétienne regorge de textes théorisant ce que la tradition carmélite appelle « la nuit des sens ».

6- Trying to fix my mind / Still trying to fix my mind

(J’essaie d’y voir plus clair, encore et encore).

L’étape du doute lancinant. De l’angoisse.

Dans le cas d’une secte, il s’agit de quitter malgré tout le beau et le bon, malgré tout le chemin parcouru; ou de rester, malgré les révélations troublantes, les pressentiments que quelque chose cloche.

Dans le contexte chrétien, ce peut être une sorte de « nuit de la foi », proportionnée selon la vie intérieure de chacun. C’est le temps d’espérer contre toute espérance, ou de quitter le bateau. Ou encore de migrer vers une posture essentiellement agnostique – que les croyants les plus convaincus aiment qualifier de « foi tiède ».

Jurado en reste là, comme plusieurs de ses contemporains. Sans doute que le climat culturel actuel y pousse, car l’on veut éviter à tout prix, non sans raison, les écueils de l’extrémisme, voire seulement la rigidité (d’autres diraient, plus positivement : le radicalisme) d’une posture de foi dogmatique.

Bref, une série et une chanson qui interrogent avec un certain doigté le phénomène religieux dans son ensemble, et la posture de croyance de chacun. Disons que dans l’univers des produits culturels, voilà des propositions qui se distinguent avantageusement de leurs semblables par le sérieux et l’acuité de leur démarche.

Pour en apprendre davantage sur le sujet, je donnerai une entrevue au micro de Mathieu Lavigne, dans le cadre de l’émission Foi et Turbulences,  le mercredi 14 novembre à 9h sur les ondes de Radio VM.

 Image: osho, Aleksandar Cocek (2005)

1 Comment

  1. Je ne vous cache pas ma satisfaction à vous voir puiser des éléments de réflexions à des sources moins hermétiques. Toutefois, le scénario est à l’image de tous ces philosophes que vous avez pour habitude de citer. Il n’est pas innocent et s’inscrit dans la durée. Ce souci de ne pas prendre position et de laisser le téléspectateur choisir son camps appartient à cette rectitude politique qui aplanit les différences en défiance de tout jugement de valeur. Ce déni de réflexion critique, ce refus de penser l’autre en abdiquant tout opinion au profit de ceux qui regardent, est un silence qui crée pourtant des tensions au plus profond d’un tissus social qui résiste à cette rectitude et exige des choix communs que les populismes récupèrent, mettent en forme et recrachent à l’encontre des biens pensants sous forme de préjugés. Cette césure entre les élites et la base se fracture davantage avec l’appauvrissement, les enjeux sociaux comme les droits des gays, les politiques d’immigration, etc. et conduit à la désolidarisation entre les groupes sociaux. Par cette série, Netflix ajoute du carburant à ce mouvement de fond qui anime des États comme le Brésil, l’Indonésie, la Hongrie, la Pologne sans compter les pays où cette coupure se manifeste progressivement (USA, Allemagne, Italie…). Bref.

    La question que vous posez est fascinante: la foi peut-elle subsister en marge des textes, de la parole, du gourou? À quoi se résume une foi qui se ramène à soi, qui épouse nos formes, répond à notre immédiateté, se porte comme un vêtement ajusté? Car voilà bien ce qu’est l’agnosticisme, des croyances découpées au patron et assemblée pour le confort du croyant, ou ce qu’il en reste. Au fond, il faut se demander à quoi se résume un croyant sans devoirs ni défis, satisfait par des croyances choisies qui le confortent dans son inertie. À l’image de Netflix, devrions-nous nous contenter de juxtaposer ceux-ci aux tièdes et aux fervents sans se positionner, sans questionner. Il est vrai que, si l’on compare l’épistémologie propre à chacun dans sa recherche du divin, l’agnostique et le tiède se ressemblent par la volonté d’élaborer un construit plus ou moins bancale de principes qui justifient exclusivement ce qu’ils sont. Mais que fait-on des croyants fervent? Il faut bien prendre la mesure des distances après tout.

    Le fervent se rapporte directement aux commandements du gourou, du dieu, du Christ selon les religions propres à chacun. L’intégrité ne s’y définit pas à partir de soi mais bien de l’autre, de celui qui parle et enseigne. La foi qui habite le fervent est nourris de l’extérieur, c’est la révélation. Delà, il se construit par l’action, ses choix, ses prises de positions, son refus du silence. Il est titularisé par des commandements qui le renforcent et le structurent. En termes simples, il meurt à lui-même pour renaître par la foi. Alors il questionne, retourne les pierres et embête ceux qui, à l’instar de Netflix, refusent de s’interpeller, de se comparer et de faire des choix. La plupart ne veut pas de ce grain de sable dans l’engrenage bien huilé de leurs habitudes, leurs certitudes, leur satisfaction plate d’eux-mêmes.

    Or, chaque instant du quotidien situe le croyant partagé entre avancées et reculs. Marche ou meurt! Or qui regarde le marcheur n’avance pas, il a les deux pieds enracinés dans la pierraille où les ronces. Pour un fervent, la coexistence est difficile, l’accueil inconditionnel faisant office de tout. Comment ne pas souffrir pour celui qui résiste, retient son pas et préfère le confort du banc d’église? Comment rester insensible comme le suggère insidieusement Netflix, détournement du sens premier de l’accueil qui consiste à recevoir avec sollicitude et compassion. Comment ne pas voir dans ce silence implicite aux respects des différences une invitation à l’abandon de l’autre, à l’extinction de notre parole et de La sienne? Contrairement à ce que certaines voix laissent entendre, remettre en question cette rectitude n’implique pas le rejet, le jugement ou l’ostracisme de son prochain dans sa différence. Elle ouvre la voie au dialogue, au débat, ces échanges qui obligent à la réflexion.

    Il faut résister à ceux qui croient que se lever pour défendre ce que nous sommes implique en contre-partie une forme de censure. Nos principaux censeurs proviennent souvent de nos propres rangs. Mais je n’élabore pas davantage.

    M. Guilbault, au plaisir de vous saluer au Salon du livre ce mercredi après-midi.

Laisser un commentaire