Le Minotaure christique de Spencer Krug

Le Minotaure, ça vous dit quelque chose? L’homme à tête de taureau qui hante le cœur du labyrinthe avec sa hache à double tranchant est l’une des créatures mythologiques les plus connues du grand public, aux côtés, par exemple, du Centaure et du Phénix. Pourtant, rares sont ceux capables de rendre compte avec quelque précision du récit dont il est le principal « vilain ». Ainsi, laissez-moi vous rafraîchir la mémoire, en résumant la version la plus classique du mythe.

Pour prouver que les dieux eux-mêmes le désignent roi de Crête, Minos supplie Poséidon de lui envoyer un animal éblouissant qu’il promet de lui sacrifier une fois sur le trône. Le dieu des mers fait donc émerger des flots un superbe taureau blanc. Mais devenu souverain, Minos pense pouvoir ruser avec le dieu, et lui sacrifie une autre bête, gardant le taureau blanc dans son cheptel. Poséidon se venge en faisant éclore dans le cœur de la reine Pasiphaé une passion coupable pour le taureau. De leur accouplement naît le Minotaure, que Minos enferme dans un labyrinthe.

La suite du mythe, que l’on se rappelle davantage, a une coloration différente. Thésée, pour mettre fin au tribut annuel que doit payer Athènes au Minotaure pour qu’il demeure sagement dans le labyrinthe, entre dans celui-ci et abat la créature. Il trouve le chemin du retour grâce à la bobine de fil que lui a confiée Ariane, fille de Minos et de Pasiphaé, et qui est follement amoureuse de Thésée – qui l’abandonnera plus tard à son sort, à Naxos.

Alors, bon débarras ? Un monstre de moins dans le vaste monde ? C’est souvent ainsi que l’on a le réflexe de réagir à l’écoute du mythe : le gentil et rusé héros Thésée a terrassé le méchant Minotaure. Mais à y regarder de plus près, le mythe nous dépeint une histoire beaucoup plus complexe et des personnages finalement assez ambivalents. Quand on y pense, dans ce récit, le Minotaure n’est certainement pas le plus digne de recevoir nos blâmes.

Minos se parjure d’abord, puis condamne un être à un cruel exil.

Pasiphaé se laisse aller à la zoophilie.

Poséidon succombe à son envie de vengeance.

Thésée assassine.

Ariane est complice du meurtre.

Le pauvre Minotaure, quant à lui, est surtout abandonné, persécuté, puis mis à mort. Bref, c’est principalement une victime.

Cela n’a pas échappé au grand écrivain argentin Jorge Luis Borges, qui, dans La demeure d’Astérion, réhabilite le Minotaure.

Avec son tout nouvel album This One’s for the Dancer and this One’s for the Dancer’s Bouquet (Jagjaguwar), Spencer Krug, alias Moonface, s’inscrit dans cette lignée. Monstrueux à bien des égards (mais le plus souvent dans le bon sens du terme), ce disque de musique rock expérimental comprend pas moins de sept chansons écrites du point de vue du Minotaure. Et ce dernier n’a rien à voir avec nos préjugés à son égard.

En fait, la réhabilitation du Minotaure que fait Krug opère deux renversements : le premier concerne la valeur que l’on attribue aux forces qui s’agitent dans notre inconscient; le second notre conception de l’héroïsme.

L’inconscient, d’abord. Il n’a pas échappé à la psychanalyse que le Minotaure déambulant dans un labyrinthe est une évocation assez claire de nos pulsions inavouables gouvernant notre inconscient. Nous serions, pour ainsi dire, des Thésée tentant constamment de domestiquer, voire de maîtriser les forces obscures auxquelles nous devons payer un certain tribut – nature humaine oblige. Bref, dans cette interprétation, le Minotaure a des allures de Satan, car à l’origine de ce que saint Paul exprime en ces mots : « je ne fais pas le bien que je veux, et je fais le mal que je ne veux pas. » (Rm 7, 19)

Dans la chanson « Minotaur Forgiving Knossos », Krug se porte à la défense du pauvre homme-animal. Établissons tout d’abord qu’il fait bien habiter le Minotaure dans l’inconscient. Quiconque est un peu familier avec l’imagerie issue de la psychanalyse en sera convaincu en entendant ces lignes :

“I am the body that you bury in the ground”

(Je suis le corps que tu enterres dans le sol)

“I am alive in the ground like a bug”

(Je suis vivant dans le sol à la manière d’un insecte)

“None of you will ever see my face

No matter how much we long to face the unknown”

(Aucun de vous, jamais, ne verra mon visage

Peu importe combien il  nous tarde de faire face à l’inconnu)

Mais que fait le Minotaure dans le labyrinthe de l’inconscient humain? Il danse !

“I have taught myself to dance alone

I hear your parties and your music in the evening

I hear your laughter and your singing creeping over the walls

So I taught myself to dance alone”

(J’ai appris moi-même à danser, danser seul

J’ai entendu vos fêtes et vos musiques de soirée

J’ai entendu vos rires et vos chants ramper sur les murs

Alors j’ai appris moi-même à danser, à danser seul)

À l’opposé des messes basses qu’on lui prête habituellement, le Minotaure s’est plutôt mué en force de vie. Autrement dit : ce qui nous habite à notre insu n’est pas que pulsion de mort : ce peut aussi être pulsion de vie. Les fans de Krug reconnaîtront en ce Minotaure le « well-intentioned demon somewhere within » (le démon bien intentionné à quelque part à l’intérieur) de la chanson « Love the House You’re In » de l’album Julia with Blue Jeans On, chanson sur l’acceptation de soi tel que l’on est.

Mais Krug pousse plus loin. Car si la danse représente la vie, le pardon pointe vers le bien. Et le pardon est non seulement présent en clôture de cette chanson, mais aussi dans son titre… et dans le titre de chacune des chansons mettant en scène la créature mythologique. Le Minotaure fait donc office de « force du pardon » par excellence. Et une force qui agit dans le secret de l’âme, sans que la volonté y ait part. Quand on se remémore Jn 15, 5 (« Sans moi, vous ne pouvez rien faire »), il est diablement tentant de voir en le Minotaure de Krug une figure, hautement paradoxale, de l’Esprit-Saint.

Un autre renversement, de même sens, est évoqué dans la chanson « Minotaur Forgiving Theseus ». Voici comment est décrit le « héros » Thésée :

“Theseus

You’re just a hitman (…)

You amputated the amputator (…)

You said « I’ll never wash the feet of another”

(Thésée

Tu n’es qu’un butor

Tu as amputé celui qui amputait

Tu as dit « Je ne vais jamais laver les pieds d’un autre »)

Thésée représente donc un héroïsme antique dépassé, violent, œil pour œil dent pour dent et qui ne s’abaisserait jamais, de son propre aveu, à accomplir ce que Jésus recommandait à ses disciples lors du repas de la Cène, après avoir montré l’exemple : « lavez-vous les pieds les uns les autres » (Jn 13, 14).

À l’opposé, le Minotaure a des allures christiques :

“And what have I ever done

To anyone (…)

You can walk on the bones of the innocent

And the weak (…)

But I forgive you”

(Qu’ai-je jamais fait

À quiconque ?

Tu peux marcher sur les os des innocents

Et des faibles

Mais je te pardonne)

On dirait le Christ qui regarde ses persécuteurs en vérité, accepte d’être bafoué malgré son innocence, et pardonne. « Père, pardonne-leur, car ils ne savent pas ce qu’ils font. » (Lc 23, 34)

Le héros devient un persécuteur. Le monstre devient une figure christique. Ce renversement de l’héroïsme est en fait une transposition de la subversion opérée par la Croix : pour la première fois dans l’histoire religieuse de l’humanité, il devient clair, pour quiconque accueille le témoignage biblique avec un cœur ouvert, que la logique sacrificielle secrète au cœur de toute religion et de toute mythologie est une violence institutionnelle des vainqueurs sur des victimes innocentes. Au lieu d’alimenter cet engrenage de mort, le Christ se laisse broyer par elle, pour en révéler les mécanismes.

Le Minotaure de Krug fait exactement la même chose que le Christ. Acceptant d’être le « taureau-émissaire » de service, il met en lumière que la part monstrueuse de l’humanité ne se manifeste pas toujours là on le croit.

Pour en apprendre davantage sur le sujet, je donnerai une entrevue au micro de Mathieu Lavigne, dans le cadre de l’émission Foi et Turbulences,  le mercredi 12 décembre à 9h sur les ondes de Radio VM.

Image: The Young Minotaur and Ariane, William Murphy (2018)

3 Comments

  1. Cette construction argumentaire est la plus étonnante que j’ai lu depuis longtemps. Allez savoir pourquoi, elle me rappelle la fable de la grenouille et du bœuf. Prudence et humilité…

  2. Wow, tout un commentaire. Je sens que ça t’a touché…
    Je retiens l’heure de ton entrevue.
    Tu me fais faire un retour dans ce que j’ai déjà étudié….
    Merci!

    • Merci Claudette ! Par curiosité, de quoi s’agit-il, quand tu évoques ce que tu as déjà étudié ? Les analyses de René Girard sur le bouc émissaire, ou alors la mythologie grecque ?

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