Automne et paternité

Lui qui n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré pour nous tous, comment, avec son Fils, ne nous donnerait-il pas tout? (Romains 8,32)

Il n’y a pas grand-chose à attendre de l’automne. Ces feuilles qui tombent, cette nature qui s’assoupit, ces souvenirs qui s’étendent dans nos cœurs et nous rappellent que nous sommes mortels nous aussi…

Péguy disait qu’à 40 ans, l’homme « sait que l’on n’est pas heureux ». Il n’est plus vraiment possible de l’être alors que l’on croit que la moitié de sa vie est passée, que la majorité de ses rêves n’ont pu être réalisés, et pour ceux qui l’ont été, ils n’ont pas apporté la plénitude et la satisfaction escomptée. Il restera toujours une soif, celle beuglée par la ritournelle des Stones entendues à plus soif « I can’t get no satisfaction »…

Au milieu de la vie, nos parents ne sont plus là, où sur le point de partir et nous réalisons que nous les suivrons à plus ou moins brève échéance…

 

Mais il reste ce que cet universel de Péguy appelait la « petite espérance », cette force du cœur qui n’abdiquera jamais, qui refusera toujours de ne pas être pleine de joie, comblée de grâce, comme le fut peut-être la seule à être complètement joyeuse en ce monde, possédant son Dieu, physiquement, dans son cœur, avant de le tenir dans ses bras, le nourrissant…

Puis, la Vierge Marie avait eu le temps de voir son fils mort, ressuscité, ascensionné… Il ne lui restait qu’à ressasser ces événements qui l’avaient bouleversé, comme l’humanité elle-même, conservant elle aussi cette petite espérance de revoir bientôt son enfant et son Dieu.

Est-ce que la terre est cette vallée de larmes, comme l’affirme à sa façon l’histoire originelle du Bouddha? Peut-être, si le cœur de l’homme est fait pour être comblé…

Mais peut-être pas tout à fait, si l’espérance est une façon de posséder déjà ce que l’on espère… Le fait de ne pas désespérer est déjà un bonheur et une joie qui permettent de ne pas enfouir notre vie sous un monde de divertissement avant de demander l’euthanasie, quand l’apparente absurdité de notre existence ne pourra plus nous être masquée, imposée par notre corps qui tombera en morceaux… L’acceptation de l’ « aide médicale à mourir » me semble être bien plus une acceptation du suicide…

J’aime bien regarder les feuilles tombées, elles sont signe d’une compassion, d’une compréhension quelque part du sort de l’humanité, peinte par le Créateur de l’Art, qui a voulu nous aimer jusque dans le monde qu’il nous a donné.

J’aime l’automne parce qu’il me semble être le reflet le plus réaliste de ce qu’est la vie, la naissance et la santé n’étant que très passagères ; le printemps et l’été demeurent pour moi les représentations de la vie après la mort, après l’hiver qui s’en vient…

D’ici là, je ferai comme me décrit encore cet incontournable raisonneur sans faille de Péguy :

« Il sait que l’on n’est pas heureux.

Il sait que depuis qu’il y a l’homme nul homme jamais n’a été heureux.

Et il le sait même si profondément, et d’une science si entrée dans le profond de son cœur, que c’est peut-être, que c’est assurément la seule croyance, la seule science à laquelle il tienne, dans laquelle il se sente et il se sache engagé d’honneur, la seule précisément où il n’y ait aucun entendement, aucun masque, aucune connivence. »

(…)

Or voyez l’inconséquence.

Le même homme.

Cet homme a naturellement un fils de quatorze ans.

Or il n’a qu’une pensée, c’est que son fils soit heureux.

Il ne se dit pas que ce serait la première fois ;

que ça se verrait.

Il ne se dit rien du tout,

ce qui est la marque de la pensée la plus profonde.

Cet homme est ou n’est pas intellectuel.

Il est ou il n’est pas philosophe.

Il est ou il n’est pas blasé.

Il a une pensée de bête.

Ce sont les meilleures.

Ce sont les seules.

Il n’a qu’une pensée.

Et c’est une pensée de bête.

Il veut que son fils soit heureux.

Il ne pense qu’à ceci,

que son fils soit heureux.  »

Et comme papa, à quoi pourrais-je penser d’autres?

Image : pattiane, Père et fils, (2004)

1 Comment

  1. Je crois qu’avant de questionner le bonheur de l’Homme, il faut s’interroger sur ce qui y conduit. Les conditions du bonheur varient d’un siècle à l’autre, selon les conditions matérielles dans lesquelles elles s’élaborent ou les vides laissés par le silence des porteurs d’espoirs, quel qu’ils soient. Dans un monde où tout abonde sans pour autant être disponible, l’espoir du bonheur coïncide souvent avec la possession de quelque chose. Dans un monde où rien n’abonde, il faut reconnaître que le bonheur se transmet par l’oralité bien avant l’objet. La distance entres ces deux pôles questionne le degré de dilution de nos valeurs et le cul de sac auquel la dégradation générale de celles-ci nous conduit. Personnellement, je ne crois pas à la vacuité de l’être, une notion qui accorde au penseur une importance par rapport à la nature qu’il n’a pas. Avant d’appartenir à la société, nous avons appartenu à la savane et de ce passage il persiste en nous tant de réflexes, de contingents, d’attitudes qui nous y ramènent qu’il est profondément prétentieux de se croire en marge de la nature.

    Le bonheur en état de nature est-il possible ou est-ce une notion qui n’appartient qu’aux angoisses de l’être social? Lorsque j’interroge mon bonheur, l’accès à celui-ci, mes potentialités à pouvoir l’acquérir, qui suis-je vraiment? Ai-je tant à pleurer à envier mon prochain? Car de la nature ne provient que ce goût de la mesure de l’autre, ce besoin de se savoir égal ou supérieur mais jamais en-deça au risque de ne pouvoir se reproduire, de survivre. Les soucis relié à la paternité répondent à des préoccupations pérennes, c’est à dire aux impératifs de la nature. Voilà qui situe ce champs du bonheur en marge de la société.

    C’est à croire que le bonheur, notion floue s’il en est, se résume à un mythe dont l’éternité se fait de plus en plus jeune au fil de la réflexion. Je crois que le bonheur est contemplatif bien avant d’être une quête éperdue ou éphémère lorsque acquis. Cet automne que vous décrivez en termes bien sombres est ma source de jouvence alors que je survis à la mise en terre de la nature, que je me nourris de ses couleurs affolantes qui s’accroche aux branches puis chutent en pluie de lumière. Je respire ces parfums mouillés qui transportent au cœur des villes des relents de campagne. J’observe le passage de ces lourds nuages qui s’interposent au soleil et se font abats-jours. Le bonheur est contemplatif alors qu’il nait et renait encore et toujours dans le spectacle de la création dont nous-mêmes, c’est à dire notre prochain par ricochet, faisons parti. L’enfermement conduit au malheur mais combien l’ouverture à celui qui vient vers nous contribue à ce bonheur, cet unique source de joie, qui provient de Lui. Mais peut-on résumer davantage le bonheur?

    Au fond, c’est l’Ecclésiastique 14:1-2 qui résume le bonheur à ce qu’il est: « Heureux l’homme qui n’a pas péché en paroles et qui n’est pas tourmenté par le regret de ses fautes. Heureux l’homme qui ne se fait pas à lui-même de reprochent et qui ne sombre pas dans le désespoir. »

Laisser un commentaire