Fraternel, le dragon ?

On peut faire du yoga sans adhérer à ses présupposés métaphysiques, assez éloignés des nôtres. Pareillement, on peut pratiquer un ou plusieurs arts martiaux sans entrer trop en avant dans la spiritualité qui les sous-tend. Tout de même, pour la majorité d’entre nous, l’idéal que l’on se fait d’un grand maître de karaté est un parfait mélange entre le sage et le super-héros. Genre Monsieur Miyagi.

J’ai fait du karaté lorsque j’étais au séminaire : après une heure de contemplation devant le Saint-Sacrement, une bonne heure à bouger, ce n’était pas de trop pour mon corps d’homme célibataire. Mais aussi, enchaîner contemplation et action nous semblait avoir un sens. La contemplation sanglait les dérives potentielles de l’action combattante. Car la manière la plus intuitive de donner un sens spirituel chrétien à la pratique du karaté, c’est évidemment de l’associer à la riche mais tortueuse spiritualité du combat spirituel. Je dis tortueuse, et j’exagère sans doute, mais le risque de glisser dans le volontarisme, quand on commence à se considérer comme un combattant, est bien réel. Et la foi chrétienne, si elle ne bannit sûrement pas l’héroïsme, s’accorde plutôt mal avec les prétentions à la grandeur et à la performance. Elle est par nature méfiante envers la culture de l’honneur.

Bref, arts martiaux et spiritualité, ça peut faire bon ménage. Et c’est ce que chercherait à nous rappeler Shannon Lee. Selon un article du Deadline Hollywood, signé Mike Fleming Jr., la fille de Bruce Lee a réussi à amasser un assez gros pactole pour produire un film sur son célèbre père. Pourquoi, pourrait-on demander, puisque le film biographique de Rob Cohen Dragon, qui date seulement de 1993, brossait déjà un portrait saisissant du fameux karatéka. Réponse de Shannon Lee : c’était pas mal, mais trop d’éléments de la vie de son père étaient à peine effleurés.

Parmi ces éléments, la productrice met de l’avant la spiritualité de Bruce, les valeurs qui nourrissaient sa démarche et son art. Elle souligne qu’au temps de son père, en Chine, il était très mal vu d’enseigner son art à des non-orientaux. Toute une tradition en codifiait la transmission. Bruce Lee a brisé cet interdit. Pour quelle raison? Parce qu’il croyait profondément en l’enrichissement mutuel des cultures, et en l’humanité comme une grande fratrie. Selon sa fille, l’art qu’il a développé, le Jeet Kune Do, est tributaire de cette vision du monde.

Intéressant. Et actuel. Reste à voir si Shannon Lee saura convaincre un réalisateur et un scénariste de renom pour rendre la démonstration convaincante. En attendant, le dragon est toujours bien en vie… du moins si l’on épouse sa philosophie: « La clé de l’immortalité, c’est de vivre une vie qui mérite qu’on s’en souvienne. »

Photo: Giga Paitchadze, Bruce Lee

1 Comment

  1. Malheureusement de nos jours le proverbe devient : Fait quelque chose de grand ou tue quelqu’un qui a fait quelque chose de grand. Je dois être dans une phase dépressive.

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