Est-ce vraiment arrivé ?

COLLABORATION SPÉCIALE: Sébastien Doane, bibliste et auteur, entre autres, de Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible

Quand un médecin va dans une fête familiale, il se fait demander toutes sortes de questions : « Est-ce que ça te dérangerait de regarder mon pied? », « Penses-tu que je devrais changer de médicaments? », « À ton avis, quel hôpital est le moins pire? ». Chaque profession entraîne son lot de questions typiques. Dans mon cas, en tant que bibliste, on me demande souvent si tel ou tel récit biblique s’est vraiment déroulé ainsi. « S’tu vraiment arrivé ça? »

La polyphonie de la Bible

Le premier piège de cette question est qu’elle nie la diversité des textes bibliques. Répondre simplement « oui » ou « non » mène à une généralisation hâtive. En effet, la Bible n’est pas un livre, mais une bibliothèque remplie de textes aux genres littéraires extrêmement diversifiés : des récits, des poèmes, des paraboles, des lettres et même des textes apocalyptiques.

Jeune, j’ai fait partie des Petits Chanteurs du Mont-Royal. C’était très rare pour nous de chanter uniquement la mélodie. La polyphonie a bien meilleur goût. Elle est certes plus complexe, mais permet une expérience musicale beaucoup plus riche. Il en va de même pour la Bible. Elle a été écrite par plusieurs auteurs, dans divers contextes avec divers genres littéraires. Cette polyphonie permet nécessairement plusieurs interprétations. C’est plus complexe, mais combien plus riche! Le simple fait d’avoir quatre évangiles montre qu’il est impossible de tenir la totalité de l’histoire de Jésus en un seul récit.

Histoire ou fiction?

Pour être plus spécifique, ce sont les éléments surnaturels présentés dans la trame d’un récit qui se veut historique qui posent problème aux lecteurs d’aujourd’hui. Est-ce qu’il s’agit de récits réels ou fictionnels? Vérité et fiction s’opposent-elles?

Lorsqu’on traite de l’histoire d’Israël ou de l’histoire de Jésus, la façon classique de présenter cette question est de dire qu’un texte regroupe à la fois des éléments historiques et des éléments de fiction. Nos textes bibliques seraient donc des mélanges d’histoires vraies et d’éléments fictifs. Le rôle d’un lecteur critique serait alors de les départager.

Pour ma part, je préfère présenter cela d’une autre façon. Tous les livres bibliques dits historiques sont des narrations, des récits. C’est en racontant que la Bible traite des événements. Ainsi, nous avons des textes qui organisent des actions, des événements, des personnages autour d’une intrigue pour leur donner une cohérence. Ces récits sont « arrangés » pour donner un sens aux personnages, aux événements, à la vie. Nous n’avons pas accès au verbatim de ce qui s’est passé, mais à une représentation créative de l’histoire selon une mise en intrigue rigoureusement construite. Les événements, les paroles, les personnages ont sans doute un ancrage historique, mais nous n’avons pas accès directement à ce qui s’est « vraiment passé ». Ce que nous avons, ce sont des récits qui mettent en scène des éléments ayant pour but de créer un effet sur nous, lecteurs, lectrices.

Monde réel ou monde fictif?

Il y a toujours une différence entre le monde décrit dans un récit et le monde réel. On s’imagine à tort que les textes bibliques sont la description d’un monde qui précède le texte. Au contraire, c’est le récit qui a produit ce monde. Notre conception du monde biblique est le résultat des récits qui nous été transmis. La réalité est toujours dépendante de la façon de la raconter, de la dire.

Par ailleurs, il y a toujours un lien entre le monde réel et le monde décrit dans un récit. Même dans la science-fiction, il y a des repères entre le monde construit (aussi bizarre soit-il) et le nôtre. Dans les films ou les romans, on se raconte des histoires (fictives ou non) pour donner sens au monde réel. Les meilleures fictions sont des interprétations du réel. Par exemple, le Seigneur des anneaux représente très bien la lutte du bien contre le mal. Hunger games décrit un système d’exploitation des ressources planétaires très proche du nôtre. Fiction n’est pas falsification, mais interprétation.

Back to the future

La fiction transforme la réalité. En parlant du passé, le récit ouvre une porte vers le futur. En parlant d’événement passé, les récits bibliques nous permettent de comprendre notre monde présent. En même temps, ils influencent notre façon d’agir. Ils produisent des effets sociaux, éthiques, culturels et religieux. Ainsi, les évangiles interpellent ses lecteurs à transformer le monde qu’ils habitent pour construire le Royaume de Dieu à la suite de Jésus et ses disciples.

De récit à Parole de Dieu

Pour les croyants, les textes bibliques sont divinement inspirés. Ils sont la « Parole de Dieu ». Des communautés depuis 2000 ans reconnaissent que leurs façons de raconter l’histoire permettent de mettre des mots sur la relation à Dieu. La lecture des expériences spirituelles des récits bibliques nous apprend à raconter à notre tour notre relation à Dieu. La Bible, c’est un peu comme un alphabet spirituel. Ces récits sont comme les lettres qui nous permettent de mettre de mots sur notre propre expérience de vie.

En somme, les récits bibliques sont beaucoup plus riches qu’un simple compte rendu des événements. L’important n’est pas si « ça s’est passé comme ça », mais plutôt quel est le sens qui se dégage de ces récits. Et vous, qu’en pensez-vous? Est-ce que les récits bibliques se sont déroulés comme la Bible les raconte?

 Parution originale de ce texte:  Revue Notre-Dame du Cap, août 2015

Photo: Holly Hayes, Stories of Abraham (2008)

10 Comments

  1. bonjour Sébastien.
    Merci en tout cas pour cette brève explication.
    Je me suis retrouvé dans une sorte de grande justification sur ce point de vue des récits de la bible avec un ami à moi la fois passée !
    Pour lui, tout ce qui était raconté du début jusqu’à la fin était réalité (absolue). Pourtant comme tu l’as mentionné à la fin : « les récits bibliques sont beaucoup plus riches qu’un simple compte rendu des événements », c’est ce qui fait en sorte que même aujourd’hui le message de l’évangile peut nous parler bien qu’écrit des années plutôt !

  2. J’aime beaucoup cette explication. Pour avoir fréquenté des personnes plus fondamentalistes, cette compréhension de la richesse de la Bible leur fait cruellement défaut. Et malheureusement, il m’arrive de douter que nous puissions arriver à nous rejoindre de part et d’autre de ce fossé. Quoi qu’à bien y penser… notre témoignage de vie demeure probablement la plus concrète des paroles. Merci.

  3. « les récits bibliques sont beaucoup plus riches qu’un simple compte rendu des évènements »
    Oui!! Mais, cela n’empêche en rien que ceux-ci soient aussi des réalités absolues et n’est en rien un commentaire sur leurs vérités. De plus, réduire ces textes à «un sens qui dégage» pour moi ou pour un autre s’esquive de la question importante qui était demandée.

  4. C’est pour cela que l’école ne puisse pas expliquer la bible qu’en surface. Il faut des activités parascolaire pour parfaire nos connaissances de la bible.

  5. Mon maître Raymond Bourgault sj disait : que la Bible n’est pas de l’histoire mais un point de vue sur l’Histoire.

  6. Merci, tres bien explique en peu de mots.
    Je souhaiterais que ce soit écrit dans nos feuillets paroissiaux, le
    Prions en Église. Pourquoi pas ailleurs? Ce sont des questions qu’on nous pose régulièrement.
    Merci aussi pour la belle comparaison.

  7. Merci Claudette, j’écris régulièrement dans le Prions, mais on ne m’a pas encore demandé d’aborder la question de l’historicité des textes bibliques. Je transmet votre demande aux responsables de la rédaction. Par ailleurs, je vous encourage à aller sur le site http://www.interbible.org pour retrouver d’autres réflexions de ce type.

  8. Bonjour Claudette, Prions en Église veut agir suite à votre commentaire. Ils m’ont demandé d’écrire un texte à ce sujet qui va paraître le 5 juin 2016.

  9. l,exode tel que conte dans l,ancien testament parait nettement exagere . il ne peut pas avoir eu 6000000 familles en exil car si on compte les femmes et les enfants ,on dénombrerait 3 millions d,individus , or l,egypte comptait sensiblement ce nombre d,individus et il n,y aurait plus d,egyptiens de souche dans le pays .

  10. Bonjour M. Doane,
    Je viens de relire pour une Xième fois, votre texte paru dans le prions en Eglise du mois d’août intitulé: « Quand Jésus sort de ses gonds » J’aime bien le relire parce qu’il confirme largement ma pensée relativement à l’Église de maintenant plus préoccupée à sauver ce qui reste de la Tradition que de libérer la Parole de Dieu à tout vents comme nous le demande pourtant Notre Pape François. Parce que je commence à m’ennuyer dans nos églises le dimanche et cherche plutôt à être chrétien le restant de la semaine. Je réalise ma lassitude à participer au seul rassemblement, à ma connaissance, ou tout ce qui se dit est écrit d’avance sauf pour l’homélie, tout est formaté, réglé dans le Prions et toute la célébration se transforme en séance de lecture collective sans qu’il y ait le moindre rapprochement signifiant un reflet de communauté. Evidemment, quand le président insiste pour que les fidèles suivent dans leur Prions en disant, « prenez la page #14 » on est loin de tous les autres rassemblements sportifs, politiques, syndicaux ou culturels ou les gens peuvent dire : Gloire à toi les bras levés lorsqu’ils saluent leurs vedettes, leurs chefs ou leur mentors. Si, en plus, les chanteurs-animateurs, étirent – lyrent leur chants comme si ils devaient être si méditatifs au point d’être funéraires, il est bien compréhensible que nos jeunes ne soient pas vraiment interpellés. On est encore loin des rassemblements jeunesses présidés par le Pape à travers le monde. De plus, depuis que le nombre de prêtres a commencé à se réduire sans qu’il y ait de nouveaux candidats, j’ai l’impression que les derniers prêtres se contentent à axer leur ministère sur les sacrements. Comme si officier les baptêmes, Eucharisties et les funérailles seraient devenus leurs principales activités auquel les chrétiens s’attendraient d’eux! Comme si la passion folle qui a animé les apôtres non seulement pour éviter de se faire tuer mais surtout pour imaginer tous les moyens possibles pour témoigner la Résurrection de Jésus et propager Sa Parole partout et tout le temps n’était qu’un souvenir évangélique ou un idéal si exigeant si difficile à s’approprier qu’il ressemble à un défi plus grand que la motivation nécessaire pour le réaliser.
    Finalement, quand Jésus sort de ses gonds pour brasser un peu les pharisiens de son temps j’ai le réflexe de dire que la Parole de Dieu est encore actuelle et le chapitre 23 de St Mathieu se révèle d’une actualité qui me trouble et me dérange.

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