Le deuil effroyable de Nick Cave

On entend souvent dire qu’il n’est pas de plus grande souffrance que de vivre le deuil de l’un de ses enfants. Gustave Mahler, dans ses Kindertotenlieder (Chants sur la mort des enfants), nous a offert une sorte de  requiem essayant de traduire et de sublimer cette souffrance – trois ans avant que sa première fille, Anna-Maria, meure de la scarlatine.

C’est un autre chef d’œuvre sur ce thème que nous propose Nick Cave avec son tout dernier album, Skeleton Tree. Une œuvre cathartique pour le chanteur australien qui a perdu, il y a un peu plus d’un an, l’un de ses fils, accidentellement tombé d’une falaise près de la maison familiale, alors qu’il essayait pour la première fois, à 15 ans, le LSD.

D’entrée de jeu, sur « Jesus Alone », l’enfant perdu est présent, Cave nous force à écouter l’album dans son contexte de création :

« You fell from the sky, crash-landed in a field » (« Tu es tombé du ciel, tu t’es écrasé dans un champ »).

Puis retentit le refrain, sous le signe duquel se déploie tout l’album :

« With my voice I am calling you » (Avec ma voix, je t’appelle »)

Cette voix scande « une chanson de fantôme logée dans la gorge d’une sirène » et, fait intéressant, elle se double souvent d’une voix féminine. On pourrait croire, parfois, que cette nouvelle voix provient d’une femme jouant le même rôle pour Cave que Béatrice pour Dante, dans La Divine Comédie; mais non, elle ne tire pas Cave hors du purgatoire, elle ne l’attire pas vers un quelconque paradis. Peut-être, tout de même, vers une forme de résignation :

« Let us go now, my only companion / Set out for the distant skies / Soon the children will be rising, will be rising / This is not for our eyes »

(« Laisse-nous partir maintenant, mon seul compagnon / Partir pour les cieux lointains / Bientôt les enfants monteront, monteront / Mais cela n’est pas fait pour nos yeux »)

Suspendu entre ciel et terre, ne sachant pas qui invoquer et refusant toute consolation facile, Cave tente de forcer les portes de l’invisible, somme impérativement les cieux de lui répondre. Mais l’écho ne lui renvoie rien d’intelligible. L’album se clôt sur un « and it’s alright now », un « ça va » qui témoigne surtout que la vie continue, mais qu’elle ne sera jamais plus comme avant.

Déprimant ? Oui. Néanmoins, d’une beauté qui vient non seulement d’une exécution parfaite, envoûtante, mais aussi de l’authenticité du cri, du murmure, de l’incantation. On pourrait reprocher à Cave de manquer d’espérance, mais ce serait passer à côté de ce qui fait la matière de cet album : le deuil effroyable, en deça de toute espérance. Il n’est pas exclu que l’espérance finisse un jour par remplacer la résignation, mais Cave exprime cet état intérieur primordial qui précède toute option pour ou contre la croyance en une vie éternelle. Visiter ce gouffre permet de comprendre d’où jaillit la source vive – si jaillissement il y a.

Image: scannerFM, Nick Cave and the Bad Seeds (2013)

3 Comments

  1. La Vidéo produite pour «Jesus Alone» sans couleur est toute simple et en même temps, l’inspiration est palpable et touchante. Plus sombre que Tears in Heaven d’Éric Clapton, je la trouve néanmoins très intéressante. À ne pas écouter pour raviver une soirée c’est certain, mais franchement, elle m’a émue !

  2. Un cri innommable,inqualifiable… et qui cherche pourtant à se faire à travers et au-delà d’une douleur abyssale…un psaume sans âge et tellement contemporain,une nuit obscure par un ciel sans lumière,une sixième demeure…musicale.Du grand,bon et humainement-divin Nick Cave & the Bad Seeds. Je communie à l’Art de Jesus alone en Celui qui est l’Origine et la Fin de Tout.

    Bertrand Cloutier

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