Christianisme et modernité

Ce n’est pas pour rien que des films comme Batman vs Superman ou Alien vs Predator sont produits : il y a quelque chose de fascinant, surtout pour les jeunes garçons (mais pas uniquement) rêvant de batailles extraordinaires, à imaginer leurs superhéros favoris s’affronter. Je me souviens de discussions infinies avec mes amis à propos de confrontations hypothétiques entre tel ou tel personnage de jeux de console.

C’est quasiment dans cet esprit que j’ai abordé Christianisme et modernité (Flammarion, 2009), un dialogue entre l’anthropologue René Girard et le philosophe et homme politique italien Gianni Vattimo. Ces deux catholiques ont eu une influence profonde et durable sur moi, et j’étais singulièrement curieux de découvrir à quoi pouvait ressembler un débat entre eux.

Girard, décédé en 2015, fut un penseur original, largement connu pour ses théories du bouc émissaire et du désir mimétique. À ses yeux, la Passion du Christ, dans le prolongement de la littérature vétérotestamentaire, révèle la violence au cœur des mythes et donc à l’origine de la culture humaine.

Quant à Vattimo, grand lecteur de Nietzsche et de Heidegger, il s’inscrit dans la lignée de l’herméneutique et de la déconstruction. Il est connu pour son concept de « pensée faible » : dans notre monde post-métaphysique, il n’est plus possible d’asseoir légitimement notre réflexion sur des bases ontologiques stables et définitives; la pensée est un « risque conscient de l’être » et qui ne peut avoir la prétention de s’imposer à tous et tout le temps. Évidemment, pour Vattimo, la pensée ne cherche plus tant la vérité au sens traditionnel du terme; son horizon est la charité.

Le retour de Vattimo au catholicisme est en partie lié à sa lecture de Girard. Celle-ci lui a aussi permis d’accéder à une compréhension plus nette de ce que recèle de meilleur la pensée de Heidegger. Ainsi, le dialogue entre les deux hommes est forcément cordial. D’ailleurs, le lecteur s’aperçoit très rapidement que Vattimo traite Girard avec déférence, comme un maître à penser, ce qui rend parfois le débat quelque peu asymétrique.

Les deux s’accordent aisément sur le fait que le christianisme est une religion à part, une anti-religion en quelque sorte, car son destin est de mettre fin à la posture issue des diverses religions naturelles. « Religion de la sortie de la religion », disait Gauchet. Ainsi, tant pour Girard que pour Vattimo, la sécularisation de la société occidentale est un progrès, elle constitue le développement logique de l’annonce universelle de l’Évangile.

Le désaccord survient au moment d’évaluer le rôle de l’autorité institutionnelle à notre époque et dans l’avenir. Pour Vattimo, l’autorité institutionnelle semble être l’incarnation de structures qui n’ont plus aucune légitimité dans notre monde post-métaphysique. Plus la révélation chrétienne progressera (secrètement, anonymement) dans nos sociétés, plus celles-ci seront libérées de ses convictions durcies (y compris nationalistes) qui génèrent de la violence. En suivant Vattimo, on peut espérer, à terme, l’avènement d’une société fondée non plus sur la loi et le respect des institutions, mais sur la fraternité entre personnes devenues naturellement éthiques.

Cette espérance est d’un trop grand optimisme pour Girard. Les progrès de la révélation chrétienne s’accompagnent d’une exacerbation des possibilités de violence, car les sociétés sont de plus en plus privées de leur moyen le plus efficace pour dissoudre la violence causée par le conflit des intérêts : le bouc émissaire. Plus les victimes sont reconnues comme telles, plus il est difficile de refaire l’unanimité autour d’une canalisation de nos frustrations sur une cible, plus la violence devient flottante.

L’actualité tend à donner raison à Girard : la montée de l’extrême-droite est en partie explicable par le fait que l’on peut de moins en moins, publiquement, mettre tout sur le dos « des Anglais, des musulmans, des Roms, etc. ». Ainsi, plus nos sociétés sont « séculièrement évangélisées », plus elles sont lucides sur la violence en son sein, plus elles engendrent une violence de réaction.

D’où l’importance des autorités, y compris l’Église, pour fixer des limites, réguler la violence tout en soutenant l’effort civilisationnel vers moins de violence institutionnelle.

Pour les amateurs d’épistémologie, le débat contient également un désaccord en cette matière. En bon herméneute, Vattimo insiste presque exclusivement sur les interprétations dans l’analyse des phénomènes humains. Girard, se disant volontiers vieux jeu et plus anthropologue que philosophe, s’affirme plus en faveur d’une égale considération des faits et des interprétations.

Bref, un petit livre de dialogue de haut vol entre deux catholiques résolument de gauche dont les pensées risquent de gagner en influence au cours des prochaines décennies.

Image: Norman Z, Koln Dom with the evening lights (2014)

5 Comments

  1. Merci Jonathan de me faire connaitre ces penseurs !
    Merci pour ton analyse.
    Bonne fin de semaine !

  2. Ce matin, à la messe, la lecture était celle de la première lettre de saint-Paul apôtre à Timothée (6,2c-12). Il y a de ces moments qui laissent croire que Dieu nous introduit aux événements du jour, en l’occurrence ce nouveau texte que vous nous proposez.

    Voici un extrait de ce que saint-Paul nous dit: « Bien-aimé, voilà ce que tu dois enseigner et recommander. Si quelqu’un donne un enseignement différent, et n’en vient pas aux paroles solides, celles de notre Seigneur Jésus Christ, et à l’enseignement qui est en accord avec la piété, un tel homme est aveuglé par l’orgueil, il ne sait rien, c’est un malade de la discussion et des querelles de mots. De tout cela, il ne sort que jalousie, rivalité, blasphèmes, soupçons malveillants, disputes interminables de gens à l’intelligence corrompue, qui sont coupés de la vérité et ne voient dans la religion qu’une source de profit. »

    Et voici un extrait de votre texte de ce matin: « Quant à Vattimo, grand lecteur de Nietzsche et de Heidegger, il s’inscrit dans la lignée de l’herméneutique et de la déconstruction. Il est connu pour son concept de « pensée faible » : dans notre monde post-métaphysique, il n’est plus possible d’asseoir légitimement notre réflexion sur des bases ontologiques stables et définitives; la pensée est un « risque conscient de l’être » et qui ne peut avoir la prétention de s’imposer à tous et tout le temps. Évidemment, pour Vattimo, la pensée ne cherche plus tant la vérité au sens traditionnel du terme; son horizon est la charité. »

    Je crois qu’on ne peut trouver meilleur exemple aux propos de saint-Paul. Déjà par le passé vous ai-je reproché de manquer de transparence, de chercher à faire savant au détriment du plus grand nombre de vos lecteurs, votre rôle se résumant (il me semble) à vulgariser pour le bien commun les connaissances pointues qui, confinées à leur langue de bois, s’abstraient à la compréhension du commun. Ce refus obstiné de redescendre parmi les gens ordinaires, c’est à dire ce goût de briller parmi le petit nombre n’a rien de chrétien et ce encore moins lorsqu’il s’agit de parler de Dieu. Dans tous les cas, il ne s’agit pas d’un enseignement en accord avec la piété. C’est un blog après tout.

    Loin de moi de vous accuser d’orgueil. Mais il y a certes encore des prétentions propres à la jeunesse qui restent à dompter. Je vous laisse lire la lettre de saint-Paul dans son entier pour trouver des réponses supplémentaires à mon propos, ne vous connaissant pas suffisamment pour en dire davantage.

  3. Intéressant débat sur la place des recherches savantes en lien avec la pastorale. Il y a moyen de rendre les choses accessibles à la majorité, comme l’a fait Hubert Reeves ,pour ne prendre qu’un exemple. Je pense notamment à Raymond Bourgault sj (1917-1994), dont j’ai les archives chez moi et à qui Georges Leroux rend hommage dans son dernier livre « Entretiens » où il est interrogé par Christian Nadeau (Borèal). Après sa carrière universitaire à l’UQAM en Science des religions, il a animé des groupes bibliques auxquels j’ai assisté, ce qui a complètement changé ma foi. Ses rencontres bibliques partaient de l’exégèse savante,(il était helléniste) mais se poursuivait dans les échanges avec le groupe dans la réflexion. La prière, différée, était ainsi préparée en vue d’une méditation privée Lors des grandes retraites annuelles, prières et célébration se faisaient alors en assemblée. Il appelait ça: la mystagogie: un appropriation-priante-désappropiante. Ils n’hésitait jamais à recourir aux réflexions contemporaines, que se soit de Lévi-Strauss, Derrida,Ricoeur,Lonergan etc… Sans parler des innombrables biiblistes exégètes, historiens et spécialistes de tout ordre, inconnus de nous, dont il savait tiré les perles pour nous ouvrir le texte en profondeur comme un géologue sait lire les strates telluriques en profondeur. Il nous disait souvent qu’on ne devait pas bouder la science mais s’en servir pour réfléchir et croyez-moi son public était surtout composé de gens ordinaires qui souvent n’avaient qu’une connaisance élémentaire de la Bible au départ mais qui se posaient des questions. Il aimait bien, à cet égard, utiliser le schème de Paul Ricoeur: première naïveté – critique – second naïveté. Donnez-vous 7 à 8 ans, disait-il, pour vous refaire un imaginaire biblique: pour moi ce temps de fréquentation avec l’Écriture me convenait parfaitement et constituait essentiellement ma « pratique » religieuse. Non pas isolée comme dans une secte, mais ouvert mystiquement sur la grande Église.

  4. Fleury de Bellingen, grammairien du XVIIe siècle, explique l’origine de l’expression par l’extrait d’un conte que voici :

    « Le Diable un jour demanda à un malheureux charbonnier :
    – Que crois-tu ?
    Le pauvre hère répondit :
    – Toujours je crois ce que l’Église croit.
    Le diable insista :
    – Mais à quoi l’Église croit-elle ?
    L’homme répondit :
    – Elle croit ce que je crois.
    Le Diable eu beau insister, il n’en tira guère plus et se retira confus devant l’entêtement du charbonnier »

  5. L’article est biaisé. En plus de « sur le dos des anglais, musulmans, roms », il faut ajouter le dos des capitalistes, sexistes, homophobes etc, et l’exacerbation de l’extrême gauche.
    Et surtout il ne faut pas fermer les yeux sur le lien entre spiritualité antisacrificielle, relizion cucu, et consumérisme antiascétique.

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