Cannes 2015: dignité et folie au coeur de l’enfer

Dans mon premier billet commentant mon expérience comme membre du jury œcuménique de Cannes, j’ai mentionné à quel point il semblait difficile de produire des œuvres artistiques explicitement spirituelles sans tomber dans le dégoulinage de pastel et de bons sentiments bien propres. J’en prenais à témoin les ratages que constituèrent Sea of Trees de Gus Van Sant, et Valley of Love de Guillaume Nicloux.

Mais je m’en voudrais de m’arrêter sur cette note un peu négative, car ça donnerait l’impression que la sélection officielle n’avait rien à offrir de consistant. Or, outre le beau Mia Madre de Nanni Moretti, qui a remporté le prix du jury œcuménique, d’autres films avaient quelque chose à dire. C’était le cas, en autres, de mon coup de cœur, le récipiendaire du Grand Prix du jury, Le fils de Saul, de Laszlo Nemes.

Synopsis :

Auschwitz-Birkenau, 1944. Membre du Sonderkommando, groupe de juifs laissés en vie pour accomplir les tâches ingrates dans le camp de concentration, Saul est témoin d’une scène qui le bouleverse: un garçon ayant survécu à la chambre à gaz est étouffé par un médecin nazi qui exige qu’une autopsie soit pratiquée sur son cadavre. Il brave alors les dangers pour accéder au chirurgien juif chargé de faire l’opération, et le supplie de laisser le corps du gamin intact d’ici au prononcé des prières rituelles. Cependant, quand le rabbin de son équipe refuse de l’assister, Saul doit intriguer pour en trouver un autre. On l’informe alors qu’un Grec surnommé le Renégat, incorporé à une autre cohorte, pourrait satisfaire son obsession d’offrir une digne sépulture au garçon. Pour le rejoindre, Saul doit déjouer tant les gardes allemands que les attentes de ses compagnons d’infortune.

Ouf, un autre film sur l’Holocauste. Et sûrement pas aussi lumineux que Schindler’s List ou La vita è bella. Mais le premier long métrage du protégé du grand Bela Tarr se démarque, tout d’abord, par son parti pris formel : tout le long du film, on suit un seul personnage, Saul. Ce dernier étant obnubilé par une mission, son attention, et donc la nôtre, ne se focalise pas sur les tâches horribles que doivent accomplir les Sonderkommandos (entraîner les frères juifs dans les chambres à gaz, empiler puis brûler les corps, pelleter les cendres dans un cours d’eau, etc.). Certes, puisque Saul fait toutes ces tâches, nous y sommes bel et bien confrontés; mais le film ne tombe jamais dans l’exposition obscène et panoramique de l’horreur. Résultat : nous sommes plongés dans l’enfer (la bande sonore est suffocante !), mais nous restons toujours rivés sur la manière dont un individu s’agite dans cet enfer.

Et suivre la quête insensée de Saul est prodigieusement fascinant. Pour rester en vie, il accepte de faire des choses inhumaines. Sa situation initiale est catastrophique, son existence n’a plus aucun sens. Mais voilà qu’un déclic se produit : il va faire quelque chose de beau, de noble, de digne : assurer à un enfant, dans lequel il reconnaît son fils, une sépulture religieuse.

Que penser de cet objectif ? Dans un premier temps, difficile de ne pas diagnostiquer la folie : afin de trouver un rabbin, Saul risque non seulement sa vie à plusieurs reprises, mais compromet aussi la vie de ses congénères, et la résistance juive s’organisant dans le camp de concentration. Il y a clairement démesure : pour que quelques paroles soient prononcées sur un cadavre, Saul met en danger la vie de plusieurs personnes. Un de ces congénères lui dira d’ailleurs : « Tu as abandonné les vivants pour les morts ». Dur de ne pas lui donner raison.

Malgré tout, on ne peut pas rester indifférent à cette quête folle d’un homme ordinaire qui n’arrive plus à trouver de la dignité ni dans la simple survie, ni dans les projets « utiles » de résistance. Il s’accroche à quelque chose de complètement gratuit, qui lui est suggéré par un instinct religieux du fond des âges : celui d’offrir une sépulture aux siens. C’est sa façon de refuser d’être réduit entièrement à du bétail.

Bref, le film suggère que l’espace de la beauté, de la gratuité, et donc de la religion, est toujours ouvert, à l’origine, par un parti pris un peu fou. Certes, Saul circonscrit le sens de sa vie dans un contexte infernal, où les repères traditionnels semblent ne plus avoir cours. Mais dans une moindre mesure, ne devons-nous pas tous affronter quelque chose du genre quand la vie se charge de nous faire plonger en plein cœur du mystère de l’existence ? Les options que nous prenons ont alors un caractère éminemment personnel. Et parfois un peu fou, pour notre entourage ou notre milieu social. Suivre le Christ, devenir poète, faire l’aumône, s’engager à long terme avec une personne, avoir un enfant… ça ne paraît pas toujours très raisonnable. Mais quand ils s’appuient sur un discernement nous assurant que nous évitons toute psychose, n’est-ce pas précisément ces choix qui font que notre vie est authentiquement humaine?

Photo: Wally Gobetz, San Francisco – Lincoln Park: Holocaust Memorial (2012)

1 Comment

  1. Je ne sais pas si je serais capable de voir ce film…mais je trouve que ta façon de le décrire est très belle, le sens de la vie y est discerné.

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