Échos des Assises « de la gratitude »

Il y a maintenant une semaine s’ouvrait la quatrième édition des Assises de la spiritualité, tenues au Montmartre canadien à Québec. L’édition 2017 se penchait sur le thème de la gratitude, et comptait sur la présence de la psychologue Johanne de Montigny, récente coauteure de Ce vif de la vie qui jamais ne meurt, et du chanteur Yves Duteil, qui vient lui aussi de publier un nouvel essai, cette fois aux Éditions Médiaspaul.

On m’avait confié la tâche de clore l’événement en proposant une remontée des échos, ce que les anglophones appellent un wrap-up, et même si, par définition, ce genre d’allocution souffre d’être transplanté hors de son contexte, je vous le soumets tout de même. Il pourra donner une petite idée des pistes de réflexion parcourues lors de ces Assises. Voici :

Au terme d’un colloque sur la gratitude, difficile de ne pas faire du mot de la fin une action de grâce pour la convivialité, les réflexions et les discussions qui ont lieu depuis presque 24h. Ce n’est pas anodin de faire communauté dans le but de mieux comprendre et de mieux vivre la gratitude : c’est un peu beaucoup ce qu’ont fait les chrétiens chaque dimanche au cours des deux derniers millénaires, sous la mouvance de l’Esprit qui nous entraîne dans l’action de grâce perpétuel du Fils envers le Père, pour nous et avec nous.

S’il y a bien un constat que l’on ne peut s’empêcher de faire après ces Assises, c’est que la gratitude est une attitude aux racines profondément anthropologiques. Nulle religion ou école spirituelle ne peut se targuer d’en avoir l’exclusivité. L’être humain s’y est mis très rapidement, tellement cette attitude paraît nécessaire pour établir dans la vérité une créature qui sait qu’elle n’est pas à l’origine d’elle-même, et encore moins à l’origine du monde. En ce sens, même si la modernité recèle de nouvelles potentialités de gratitude, elle peut aussi en oblitérer l’évidence. Plus l’être humain modèle le monde à son goût, selon ses besoins mais aussi ses caprices et ses idées folles, plus il peut perdre de vue qu’il est avant tout non pas un démiurge, mais un héritier, un bénéficiaire, un intendant.

On a vu, pendant ces Assises, que bien avant le christianisme, les spiritualités autochtones ont développé des moyens pour cultiver la gratitude, à travers, en autres, des rites et des habitudes de remerciement aux divers êtres et éléments de la nature. On aurait tort de rapporter entièrement ces rites à un souci de se concilier des forces plus grandes que soi. Car cette valorisation de l’action de grâce provient également d’une profonde connaissance de l’âme humaine, qui ne saurait trouver le repos, la paix, en dehors de ce « merci » fondamental qui recentre et décentre à la fois : décentre (ou « dénombrilise », si l’on veut surfer sur une image utilisée par Yves Duteil) un ego qui se perd de vue lorsqu’il se replie sur lui-même, et recentre au sens où on n’est jamais tant soi-même que lorsqu’on se perçoit en relation avec une altérité qui nous fonde et nous soutient.

 Les ancrages anthropologiques de la gratitude nous sont aussi confirmés par la médecine traditionnelle chinoise et la psychologie positive. En fait, l’apport de ces courants est bien plus important que de simplement confirmer ce que l’on savait par ailleurs : il consiste bien plus en l’identification précise d’obstacles à l’éclosion de la gratitude, et de moyens thérapeutiques pour les vaincre. Car c’est une chose de vouloir prendre une posture existentielle, c’en est une autre d’y arriver, tellement la culture, l’éducation, nos préjugés, nos habitudes, nos excès et notre constitution biologique même nous en empêchent parfois.

Parlant des moyens, la musique est sans doute l’arme la plus ancienne pour « débloquer » l’état de gratitude. Elle a cette facilité pour nous entraîner dans une sphère excédant le discours, les catégories, la rationalité cartésienne; pour refonder les liens entre corps et esprit, pour nous rendre à notre « intuition d’une présence dans l’absence », pour reprendre l’expression de Jean-Pierre Routy. Et y a-t-il un moment plus propice à la gratitude que lorsque l’on sent réémerger en nous, par l’action de l’art, des facettes de soi oubliées ou négligées, des éclats de bienveillance, de vie en dormance ?

Vraiment, la gratitude est enfant de toutes nos « renaissances de papillon » (Payment), de toutes nos transfigurations, de toutes nos résurrections. Mais toute renaissance implique une mort préalable,  un « merveilleux malheur » (De Montigny citant Cyrulnik). J’ai évoqué qu’il y avait des obstacles à la gratitude, et sans doute que le deuil d’un être cher en constitue un, et de taille. Comment rendre grâce, et à qui, lorsque notre monde s’effondre, lorsqu’on est témoin de la victoire apparente de la mort sur la vie, sur nos prières ? Mais voilà, on l’a bien vu, si chaque deuil porte en lui un risque d’effritement irrémédiable du sens, il constitue souvent un tremplin vers une forme plus mûre de gratitude. Le « merci » qui s’échappe alors de notre cœur gagne de la profondeur, il n’est plus seulement reconnaissance de ce qui est donné dans le présent, mais aussi pleine assomption de l’existence dans toute sa dimension temporelle. Le deuil est l’un des chemins les plus sûrs pour arriver à dire non plus « merci pour ceci, merci pour cela », mais simplement « merci ». Même pas « merci beaucoup ». Simplement, sobrement « merci », car l’on connaît désormais la gravité de ce mot.

Dédé Fortin, qui a propulsé beaucoup d’entre nous dans le deuil il y a quelques années, chantait, dans sa chanson « Le répondeur » :

« J’y’ai jamais dit je t’aime tout court

J’rajoute toujours quelqu’chose après

C’comme ça qu’on voit si on est en amour

Je t’aime beaucoup ça fait moins vrai. »

C’est la même chose avec la gratitude, sans doute parce qu’elle est liée de si près à l’amour. Qu’est-ce que vaut un « je t’aime » qui n’est pas aussi, dans le même souffle, un « merci d’exister » ?

Mais la gratitude n’est pas seulement une attitude intérieure privée, strictement personnelle. Parce que l’être humain s’épanouit en société, les forces qui le mènent vers le haut sont souvent celles qui sont les plus susceptibles de susciter l’harmonie dans une communauté. S’il y a une façon d’échapper aux logiques marchandes qui affaiblissent le tissu social en générant des gagnants et des faux-gagnants, c’est sans doute en comptant sur une économie du don rendue possible par une masse critique de gens désireux et capables de tenir ensemble bien commun et bien individuel. Dans la sphère du vivre-ensemble, la gratitude ne saurait s’arrêter à un mouvement de l’esprit, à une pensée; elle exige de s’incarner dans des pratiques économiques conséquentes, sans lesquelles on désespère d’en venir à une société plus juste. Bref, nous l’avons vu de deux façons différentes avec Antoine Malenfant et Gisèle Turcot, il est impossible d’en arriver à une paix et à une justice sociales durables sans des gens qui investissent temps ou argent à nous faire « changer d’altitude » (Duteil); à créer et consolider des œuvres ou des initiatives structurant les rapports sociaux sur le modèle de ce que l’on pourrait appeler « une gratitude réciproque ».

Évidemment, il s’est dit bien d’autres choses pendant ces Assises, et de plus importantes encore. Chacun a sa petite raison personnelle pour rendre grâce pour cet événement. Pour ma part, j’aimerais encore noter que j’ai entendu souvent l’expression « grâce à » au cours de ces Assises. « C’est grâce à telle personne, à tel événement, que je rends grâce aujourd’hui ». Comme si les racines les plus profondes de la gratitude naissaient et se développaient dans notre mémoire. Je pense à cet homme dont nous a parlé Yves Duteil, qui s’est fait tatouer l’histoire amérindienne sur son propre corps…

Au fond, les liens entre gratitude et mémoire n’ont rien pour étonner : l’Ancien Testament est rempli d’incitations des prophètes à l’égard d’Israël, afin que ce dernier se souvienne des bienfaits que Yahvé a fait pour son peuple. Et puis dans la tradition chrétienne, l’eucharistie est très littéralement un « mémorial – action de grâce ».

Mais en dehors de ces cadres collectifs, rituels ou institutionnels, chacun sent bien que son sens de la gratitude est lié à une frange particulière de son passé. Et ne pas faire mémoire de ces événements qui ont « tout changé » serait prendre le risque de voir s’effacer « son plus haut potentiel humain » (De Montigny), ou encore « ce qui de nous n’entre pas sur une clé USB » (Duteil).

4 Comments

  1. Très inspirant, c’est toujours un plaisir de te lire, mon sens de la gratitude est plus dans : merci d’être venu dans ma vie. Car je suis convaincu que chaque personne m’a apporté quelque chose.

    • Merci pour ton bon mot, Régent ! Je me souviens avec gratitude de bien des moments avec toi, en particulier les sorties pour aller voir « Casseau » voler l’adversaire !

  2. Un simple mot: Merci. J’avais tellement besoin de trouver une raison de vivre aujourd’hui.

    • Merci d’avoir pris le temps de nous écrire, cela fait toute la différence pour nous aussi.

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