Angel Olsen, en rappel

Vendredi passé, dans le cadre de Pop Montréal, le Théâtre Rialto accueillait en ses murs la sémillante Angel Olsen, dont le plus récent album, MY WOMAN, est pressenti pour figurer en bonne place dans les palmarès de fin d’année. Un spectacle renversant, qui s’est conclu, en rappel, avec la chanson « Windows » de l’album précédent. Une pièce déchirante, à propos de la souffrance d’assister, impuissant, à la descente aux enfers d’un être cher.

Il est doux d’avoir la grâce de sentir la force des liens qui nous unissent aux autres. Sans ces moments de plénitude, où l’éternité semble nous murmurer qu’elle se déprendra en riant des pièges de la durée et de l’épaisseur humaine, nous aurions du mal à rendre nos relations signifiantes. Nous aurions du mal à être fidèles – aux autres, mais aussi à cette part de nous-mêmes, plus considérable qu’on le croit, qui n’est secrétée que par ce petit « abandon constituant » qui accompagne notre consentement chaque fois qu’il y a vraie rencontre.

Mais voilà, il arrive que ces liens si doux se mettent à nous serrer aux poignets, nous emprisonnant dans la souffrance morale de voir un ami, une amoureuse, un frère, etc., glisser sur pente dangereuse. C’est de cela qu’il est question dans la chanson d’Olsen. Elle commence par tenter de secouer l’être cher de sa torpeur:

won’t you open a window sometime? 
what’s so wrong with the light? 

(Qu’y a-t-il de si factice, pour toi, dans la lumière ? Tu ne pourrais pas ouvrir une fenêtre de temps à autre ?)

Le ton n’est pas celui que l’on prend quand on dit « secoue-toi ! » à une personne qui nous est passablement indifférente. Olsen est pleine de tendresse amère, elle questionne, mais elle essaie aussi de convaincre en faisant imaginer les douceurs dont son convalescent pourrait profiter si seulement il faisait le moindre geste :

wind in your hair, sun in your eyes
light
light

(Tu sais le vent dans tes cheveux, le soleil dans tes yeux, et la lumière, la lumière !)

Puis elle tente l’approche philosophique, exprimant ce qui est et ce qui doit être :

we must throw our shadows down
we live and throw our shadows down
it’s how we get around
in the sun

(Nous devons abandonner nos ombres derrière nous / Vivre et abandonner nos ombres derrière nous/ C’est ainsi que nous pouvons tout surmonter, en plein soleil)

Et elle revient à l’interpellation, sur un ton mitoyen entre le souci plaintif et le désespoir :

why can’t you see?
why can’t you see?
why can’t you see?
are you blind?
are you blind?
are you blind?
are you dead?
oh really
are you all right?
are you all right?

(Pourquoi ne peux-tu pas voir cela ? Es-tu aveugle ? Es-tu mort ? Oh, vraiment, ça va ?)

Trahison amoureuse? Mort tragique? Épuisement professionnel ? Déchéance sociale ? Perte de leur enfant?  Impossible de préciser, d’autant plus que dans le vidéoclip, Olsen incarne la personne frappée de stupeur, et non la consolatrice. Ce qui est certain, c’est que les ténèbres dévorent vivants un être aimé. Elles le défigurent – car un visage qui fronce les sourcils au moindre rayon de lumière, un visage qui ne sait plus rire, un corps qui ne respire plus que l’air vicié d’un cataclysme perpétuel, ne se ressemble plus.

Ainsi, avant MY WOMAN, où les cris d’affranchissement abondent, Angel Olsen nous avait livré un album où la solitude finissait toujours par l’emporter. Il se concluait douloureusement sur une chanson où la solitude a l’audace de tenter de conquérir un territoire d’où elle avait été bannie. La chanteuse faisait la cruelle expérience que ce type de combat ne se gagne pas toujours. L’amour a toujours des chances de triompher, certes, mais rien n’est joué d’avance, et en attendant, il se nourrit de notre souffrance. Celle, entre autres, de tenir bon au chevet d’un être aimé qu’on ne reconnaît plus.

Image: Fred von Lohmann, Angel Olsen (2015)

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