50 bougies sur un gâteau blanc

Collaboration spéciale: Jean Grou, rédacteur en chef de Prions en Église

Je me souviens de la parution en 1968 de cet album intitulé simplement The Beatles mais qui allait bientôt et pour de bon devenir connu comme «l’Album blanc». Après les deux pochettes fantaisistes, colorées et surchargées de Sergent Pepper’s Lonely Heart’s Club Band et de Magical Mystery Tour, celle du nouveau disque, entièrement blanche, contrastait résolument. Elle manifestait aussi là où les quatre jeunes originaires de Liverpool en étaient rendus dans leur démarche artistique. Il s’agissait d’un nouveau départ, sans artifice, dépouillé des excentricités de la période hippie et psychédélique. À l’occasion du 50e anniversaire de la parution de cet album, un coffret souvenir vient d’être lancé, qui n’est pas passé inaperçu dans le vaste univers des inconditionnels des Beatles.

Le coffret, qui se présente plutôt comme un grand livre, comprend six disques compacts. Les deux premiers contiennent l’Album blanc intégral dans une version remixée. Le troisième comporte une série de demos (enregistrements préliminaires) de l’ensemble des pièces de l’Album blanc et de quelques-unes qui n’ont pas été retenues. Les trois autres offrent des enregistrements qui ont été écartés ou qui ont servi au montage définitif de l’ensemble des pièces de l’album.

En plus des six disques, le coffret comporte des textes sur les différentes étapes de la réalisation de l’album et sur le contexte de l’époque. Il contient aussi les photographies et l’affiche qui accompagnaient l’édition originale du produit. Enfin, il offre des reproductions d’une série de documents, entre autres des pages de cahiers sur lesquelles John, Paul, George et Ringo ont griffonné les paroles de certaines de leurs compositions.

Vous avez peut-être lu la recension dithyrambique de ce coffret par Sylvain Cormier parue dans Le Devoir du samedi 17 novembre 2018. Cormier, grand amateur des Beatles devant l’Éternel, s’extasie littéralement en écoutant les versions remixées des pièces de l’ensemble de l’album qui se trouvent sur les deux premiers disques. Me considérant aussi comme un indécrottable fan du groupe, je ne partage cependant pas son enthousiasme, du moins pas au même degré. Sans doute ai-je l’oreille moins aiguisée que Cormier (après tout, il est critique musical de profession!), mais l’amélioration de la sonorité des enregistrements, tout en me sautant aux oreilles, ne m’a pas jeté par terre non plus. Cela dit, la première écoute m’a permis de redécouvrir toute la richesse de cette musique et nombre de détails qui se fondaient plus ou moins dans la masse sonore de certaines pièces. Je pense notamment aux simples clappements de mains dans Back in the U.S.S.R.

Une grande partie des chansons de l’Album blanc ont été composées alors que les Beatles séjournaient dans un ashram à Rishikesh, en Inde. Ils s’y étaient rendus sur l’invitation du célèbre Maharishi Mahesh Yogi qu’ils avaient entendu en conférence à Bangor, au Pays de Galles. Ils allaient y être initiés à la méditation transcendantale.

Lors d’entrevues télévisées peu après leur séjour, John et George ont vanté les vertus de la méditation transcendantale. Il semble bien qu’ils aient perçu cette pratique comme appelée à succéder aux drogues qui avaient marqué leur style de vie au cours des années précédentes. John a cependant précisé qu’ils avaient abandonné la drogue un certain temps avant leur rencontre avec le Maharishi : That [meditation] was more asssociated with finding out about yourself and your ego. Meditation is a bit more gentle and much deeper. (traduction maison : «Il s’agissait davantage de se recentrer sur soi. La méditation est un peu plus douce et plus profonde [que la drogue].») Les Beatles (surtout John et George à vrai dire) sont littéralement tombés sous le charme du Maharishi. Ils buvaient ses paroles et adhéraient à son enseignement.

Mais peu à peu, la relation avec le guru s’est effritée lorsqu’ils ont constaté des incohérences entre ce qu’il prêchait et certains de ses choix de vie. Ils ont aussi appris que, sans leur permission, il utilisait leur nom pour annoncer ses conférences et sessions de méditation. La goutte qui fit déborder le vase consista en des rumeurs d’inconduite sexuelle à l’endroit du Maharishi, qui se sont avérées infondées, mais beaucoup plus tard. Le mal était fait; les quatre Britanniques ont brusquement rompu leurs liens avec lui et ont plié bagage.

D’après Lennon, durant leur séjour à Rishishek, McCartney aurait composé une douzaine de pièces, Harrison cinq et lui-même quinze. Les chiffres sont peut-être exagérés, mais ce fut certainement une période particulièrement prolifique pour les trois garçons. La méditation aurait-elle contribué à stimuler ou canaliser leur créativité? Difficile à dire. À ma connaissance, jamais les Beatles eux-mêmes n’ont établi de lien direct entre cette pratique et les pièces qu’ils ont produites.

Cela dit, le contexte dans lequel ils se trouvaient a certainement joué un rôle déterminant. En effet, comme le soulignera Paul, tout ce dont ils disposaient alors était leur guitare et ils avaient passablement de temps libre. Ils se trouvaient à vivre, pour ainsi dire, une «retraite fermée», loin des bouleversements qui secouaient alors l’Occident (lutte pour les droits civiques aux États-Unis, mai 68 à Paris, assassinats de Martin Luther King et de Robert Kennedy, etc.). Ils n’étaient cependant pas complètement coupés du reste du monde, comme en font foi notamment les paroles de Blackbird, qui évoquent l’émancipation des Afro-Américains dans le sud des États-Unis, et celles de Revolution, qui dénoncent les dérives de certains mouvements de contestation et de revendication qui avaient cours à l’époque.

Je m’en voudrais de terminer ce compte rendu sans mentionner mon coup de cœur parmi tout le matériel que comprend ce coffret. Il s’agit du troisième des disques compacts qui comprend les enregistrements (demos) réalisés dans la résidence de George Harrison à Esher, près de Londres. Lennon, McCartney et Harrison jouent tour à tour les pièces qu’ils ont récemment composées pour les présenter aux autres membres du groupe. Ils s’accompagnent alors simplement à la guitare acoustique. La première pièce de ce disque est une version de Back in the U.S.S.R chantée tout en douceur par Paul, bien loin du gros rock pesant qu’elle allait devenir sur l’Album blanc paru en 1968. Ce troisième disque de l’album souvenir de 2018 nous permet d’apprécier la qualité fondamentale des diverses compositions, et à quel point certaines ont évolué jusqu’au mixage définitif en studio.

Référence :The Beatles, Apple Corps Limited, 2018 (N.B. aucun lieu d’édition indiqué)

Image: With the Beatles, Radarsmum67 (2017)

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