Sage sauvagerie

La semaine passée, sur ce blogue, je mentionnais à quel point le contraste entre la vie réelle des saints et le récit qu’on en faisait, croyant faire œuvre édifiante, était parfois fort. Ou plutôt, pour achever ma pensée : fort désolant. La sainteté est aventure, il y a quelque chose de « sauvage » dans le fait de répondre « oui » à ce que l’on discerne comme la volonté de Dieu pour soi – quelque chose qui tranche avec la norme, avec le « civilement correct » de la vie bonne mais sans réelle grandeur.

Je ne veux pas dire par là que la sainteté n’habiterait pas la vie ordinaire. Au contraire : faire briller d’amour et de sens la vie ordinaire exige un dévouement, une patience et une confiance héroïques. Il y a une façon de bien faire des choses banales qui exhale une liberté chèrement gagnée puis cultivée.

J’aime entendre un appel à une telle liberté, à une telle « sauvagerie », dans la chanson Wild Once, tirée du plus récent opus de la Britannique Laura Marling, que l’on compare souvent à Joni Mitchell. Pour ce faire, nul besoin de forcer exagérément le texte de cette chanson, même si Marling n’a sans doute pas voulu donner une portée religieuse à son propos.

Au contraire même, car d’emblée, elle utilise des images évoquant vaguement le baptême, la filiation divine et même la théosis (le devenir-Dieu de l’humain conséquent du devenir-humain de Dieu) pour décrire l’état policé dans lequel elle se trouvait lorsqu’elle s’est souvenue qu’elle fut déjà beaucoup plus « sauvage » :

They put my hands in water

Told me I’m a god

I might be someone’s daughter

Might be somewhat odd

But I was wild once

And I can’t forget it

I was wild, chasing stones

Cette sauvagerie est à entendre en mode mineur, elle n’évoque pas la bête féroce, mais bien l’enfant qui part à l’aventure à la recherche de trésors. À mesure que la chanson se déploie, Marling précise un peu plus la liberté virginale qu’il s’agit de ne pas perdre de vue :

The martyr who feels the fire

And the child who knows his name

They remember that there’s something wild

And it’s something you can’t explain

Oh it’s something you can’t explain

Cette fois, le référent religieux est positif: la force des martyrs leur vient de leur certitude que le fond de la vie humaine repose sur une mystérieuse liberté impossible à museler – celle de Dieu. Leur audace provient de là, même si la séquence reliant leur liberté à celle de Dieu est le plus souvent obscure et en instance d’espérance.

Deux autres traits ressortent de la peinture que fait Marling du « bon sauvage » qu’est l’enfant, et auquel il est nécessaire de payer tribut sans arrêt, sous peine d’asphyxie spirituelle : la liberté n’est pas absolue, elle s’appuie forcément sur un roc pour pouvoir se déployer; et ce soutien, ce roc, est paradoxalement ce qu’il s’agit de chercher, de trouver, puis de chercher à nouveau :  à la fois appui et objet de la quête.

Le premier trait se trouve tout entier dans ce vers : « You must change what hands you ». Impossible de ne pas être tenu par quelqu’un, par quelque chose. On ne peut faire l’économie d’être lié, d’une manière ou d’une autre. Mais l’on peut choisir à qui, à quoi se lier.

Well there is something just beneath
There is something just beneath
Something shy and hard to see
It’s a ring that is clean
It’s a ring

Le « quoi » est donc ici quelque chose de timide et de difficile à voir, et qui, à en croire le symbolisme de l’anneau, est essentiellement alliance. Pour quiconque a fréquenté le moindrement la Bible, on reconnaît là les traits d’une certaine image de Dieu, l’une de celles qui sont le plus confirmées par les écrits du Nouveau Testament.

Bref, un délicat équilibre émerge de la nostalgie de Marling : il s’agit de ne pas oublier notre fond de « sauvagerie » sur lequel s’est construit le meilleur de nous-mêmes… mais cette sauvagerie fondamentale s’épanouit en fait en une liberté qui n’est pas que capacité à dire « non » (à la routine, à ce qui endort, à ce qui rend tout trop propre et lisse), mais aussi force pour dire « oui » à ce qui en vaut la peine.

Qu’on le prenne dans un sens religieux ou pas, voilà qui n’est pas mal du tout, comme invitation.

Image: kDamo, Laura Marling (2011)

5 Comments

  1. « Tu brûles, tu brûles… tu te refroidis, tu gèles… »

    Je ne me souviens plus de quel jeu il s’agissait mais cela consistait à trouver quelque chose qui était caché mais si on y regarde de plus près c’est de retrouver quelque chose qui avait été caché non pas perdu mais simplement dissimulé par quelqu’un qui espérait à la fois qu’on trouve cette chose et qu’on ne la trouve pas car comme dans tous les jeux il est question du gagnant et du perdant.

    Pour ce qui est de Dieu, de la foi, de la sainteté il n’y a pas de gagnant et de perdant bien qu’il y a les « tu brûles, tu te refroidis, tu gèles » et si il y a jeu c’est celui de l’attente du désir, de l’absence du désir, de la présence du désir c’est ce qu’on nomme l’amour qui est vivant avec tous ses allers-retours de l’un à l’autre, de l’un vers l’autre de l’un en l’autre.

    L’amour qui enseigne que la vie est mouvement comme le coeur est battement.

    Sans systole et diastole c’est le néant. Dieu a horreur du vide il a donc créer la plénitude. On la trouve et la retrouve partout quand on la cherche et c’est là que recommence et se continue le « tu brûles tu te refroidis tu gèles » entre Dieu et soi.

    Dieu aime nous laisser le gagner surtout quand il a failli nous perdre dixit l’enfant prodigue. Mais de quoi je me mêle encore de me retrouver dans la cour des grands quand c’est à l’école buissonnière que les buissons sont ardents.

    • Superbe complément au billet,merci infiniment pour votre contribution.

  2. Merci Jonathan pour cette « sage sauvagerie » . Elle me fait penser à celle des coureurs des bois qui aimaient tant « les grands espaces blancs loin de la contrainte des maîtres ». Je cite librement Alfred Desrochers. Tu m’ as également permis de découvrir une nouvelle guitariste.

    • Ses albums valent vraiment la peine qu’on s’y attarde. Beaucoup de jeunes talents dans la constellation folk anglophone, mais elle se démarque nettement, à mon avis.

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